"[…] Elle se saisit de mon pouce, le plongea brutalement dans sa bouche. Je ne pus le retirer, elle l’enserrait fortement, ses lèvres étant devenues des pinces. Et elle commença à lécher, à sucer, à lécher, à sucer –je sentais bien le bout de sa langue qui humectait le bout de mon pouce ; j’aurais même dit que l’ongle fondait. Elle lécha, suça, lécha, suça à son rythme d’abord goulue, puis plus clame, enfin rassasiée. Jusqu’au blanc de l’œil.

J’étais saisi. J’étais piégé par ce ballet buco-digital. Je me demande même su je ne sentis pas quelque chose de tranchant qui, à un moment, me traversa le dos, de bas en haut. De bas en haut mais sans retour : sec ! Et puis, qu’advint-il ? Disparu, mon pouce ! Avalé, comme la main qui suivit, et puis le torse, et puis ce qui restait du corps à corps. Avalé, c’est-à-dire anéanti ! Rien, il n’en restait rien ! Aucun soupir de chair ! Ni une pellicule de peau. Ni un os du squelette qui fut si savamment désarticulé. Il pensa alors à quelque cataclysme, à quelque vengeance. La mémoire lui revint de l’âge d’or anthropophage. Il frissonna. –Qui frissonna, puisqu’il n’était plus là ? Avalé, disparu, anéanti qu’il était, non ? Il frissonna cependant comme si la caresse qu’il ne cherchait pas se promenait sur son dos de bas en haut. De bas en haut mais sans retour : froide.

Elle me prit par la main, la tint délicatement dans

la sienne. L

’examinant comme l’on examine une carte géographique et une feuille de route. Pour ne point perdre de temps, toucher là où il faut et vaincre non pas par la force mais par l’adresse. Sa main passa soudain la main à sa bouche. Cette dernière était légère, fine et délicate comme le papier d’une édition de William Shakespeare de

La Pléiade. Un

mouvement brutal, et c’était la déchirure ! Elle le savait et sa bouche, qui n’avait pas encore atteint le coefficient de voracité maximale, n’avançait que par petits gestes, par petites touches, avec la conviction contrôlée de celui qui sépare pour les compter les grains de son chapelet. Elle priait sans doute, dans l’attente de quelque nirvana… Appliquée, gardeuse de doigt, sa dextérité buccale était sans pareille. Et la fin salive qui perlait au coin de sa bouche brûlait ! Tout cela m’égara, car depuis longtemps mon pouce avait été mis à l’index. Je ne m’en étais jamais plaint pour ne pas exposer mes testicules en gros plan sur les médias.

Délocalisé, je campais hors de tout enclos charnel, un point c’est tout. J’étais parti en absence... Je vagabondais dans le nulle part…Le fantasme n’était même pas mon bivouac… Le monde d’Eros –puisqu’il faut bien donner un nom à ce qui a été perdu- n’en tournait pas moins follement. De ce « départ », je n’en avais jamais parlé à personne. Quand on est seul, il n’y a personne, vraiment, à qui parler ! Et, parler à son double, tu vois d’ici ses haussements d’épaule -et d’incrédulité ? Je la vois à nouveau, les lèvres en feu, toutes pinces prêtes au combat, elle m’assaille, elle voudrait me gober, ah diablesse de bouche ! J’argue, face à elle qui arbore déjà un carmin de victoire, que je ne me laisserais pas faire, que mon pouce ne s’anéantira pas, comme jeune asperge, dans sa bouche. J’ordonne alors à mes ongles de pousser –comme au cinéma- d’un grand coup, d’abandonner le douillet logis de l’incarnation, de se porter furibards au devant de

la bouche. Elle

me nargue balayant ses lèvres avec sa langue, à peine éclose. Elle fait de l’œil à mon pouce. Au droit, le gauche je l’ai expulsé il y a très longtemps en ouvrant une boîte de conserve (sardines ou maquereaux ? C’est flou !). Elle me menace. Vite, il faut lui crever les lèvres, couper sans coup férir et,  profitant de la confusion de toute bataille, ne craignez pas d’atteindre un œil, et puis deux.

Enfin, elle lâcha mon pouce. Et je repris ma lecture de Roméo et Juliette. […]

(Extrait de « Le Monde d’Eros pour rire » -p.7 du manuscrit inédit de Jan LePhal.)