Elle fut entre 1955 et 1995, l’une des femmes les plus investies dans le paysage culturel de la ville de Perpignan. Née Béziat, fille de Montréal d’Aude et mariée à Joseph Deloncle (1913-1990), Jehanne Deloncle nous s'est éteinte le 9 de ce mois de février 2015. Si sa disparition n'a guère donné lieu à des hommages (quelquefois aussi suspects que spontanés), la figure de cette grande dame de la culture ne saurait être occultée ni oubliée du moins par celles et ceux qui eurent le bonheur de la connaître, sinon de l'accompagner à certaines périodes dans son action en faveur de la culture à l'échelle de sa ville.

Ce professeur de philosophie, au Lycée des jeunes Filles (alors place J. Moulin) et à l'École Normale (place J. Moulin et rue Valette), formatrice de maîtres, était la nièce l'auteur d'un « Manuel du connaître philosophique » en trois tomes (Éditions du Vieux Colombier 1959), le chanoine Paul Montagné, qui avait été professeur de philosophie à l'école privée Beauséjour de Narbonne et qui, tout naturellement ,lui ouvrit le sillon vers les mots et les choses de l'esprit.

Enseignante, elle mit la culture au plus haut des vœux de citoyenneté. Par la rencontre, la curiosité, l'ouverture et le débat. Porteuse de valeurs qui la rapprochaient des missions de l'éducation populaire, elle participation à la démocratisation culturelle. Elle s'y engagea totalement, tout en restant épouse et mère.

C'est comme âme sur-active des Jeunes Littéraires de France (les J.L.F. de Jean Huguet (1925-2006) et des Belles Conférences que certains d'entre-nous, encore lycéens la connurent à la fin des années cinquante du dernier siècle et purent apprécier l'amplitude du clavier de ses intérêts bien au-delà de l'enseignement.

La section locale J.L.F se consacrai au rayonnement de la vie littéraire, auprès des jeune et moins jeune publics, avant le Centre Méditerranéen de Littérature et souffrit, par la suite, de la dynamique mieux assistée de cette nouvelle et toujours active association en 2015. On doit à l’association de Jehanne Deloncle de très significatives manifestations à la salle Arago, puis au palais des Congrès, cycle de conférences mais aussi dîners-littéraires (le tout premier invité en fut le romancier André Stil (1921-2004), de l'Académie Goncourt)

C'était avant et après 1968. C’était au temps où dans la ville on guerroyait, côté cinéphiles, autour des Amis du Cinéma de Marcel Oms et du Ciné-club du Roussillon des Le Bournot. Ou, côté musique, un piano Steinway creusait un périlleux fossé entre groupe de mélomanes et un adjoint à la culture (ce groupe de mélomanes auque le Perpignan musical doit le premier concert du regretté Aldo Ciccolini (1925-2015). Il existait alors trois refuges mycologiques barricadés. Le secteur le plus calme était celui de la scène du Théâtre-Action Perpignan...La plupart des initiateurs de projets et de programmations culturelles provenaient alors de l'enseignement secondaire.

Dame élégante, courtoise et discrète, femme de conviction généreuse et « battante »: présente mais jamais « insistante » dans les lycées, les librairies, et les salles de rédaction. Elle mena, en femme de progrès, un combat d’éducation populaire. Opiniâtrement, mais, hélas!  avec un modeste pécule  institutionnel. Mais la culture au coeur donne des ailes!

L'équipe qui l'entoura et qui, au fil des années, se transforma compta des figures locale comme Dr Henri Duclos, auteur d'une thèse sur Tchékov et la médecine  (il était également poète et ami de Joseph Delteil (1894-1978), F. Napoléon (le critique littéraire Charles-Henry Reymont), qui régalait les auditeurs avec les émissions Plaisir aux lettres et Plaisir au cinéma, l'angliciste et dandy poète Marcel Pic, ou Gérard Salgas, professeur de lettres, l'un des premiers lecteurs perspicaces de Claude Simon (1913-2005).

Avec les professeurs Michel Décaudin (1919-2004), spécialiste d’Apollinaire, du philosophe Alain Guy - spécialiste de J.L. Vivés, du sociologue de la ville Raymond Ledrut, et quelques autres, Jehanne Deloncle avait un précieux réseau de contacts amis à l'échelle hexagonale

C’est, grâce à l'équipe de Jehanne Deloncle que Perpignan fit connaissance avec le Nouveau-Roman. D'abord en recevant Alain Robbe-Grillet (1922-2008), et plus tard Claude Simon (1913-2005). Ce dernier -preuve du crédit qu'il lui accordait- avait accepté de faire pour la première fois « chez lui » et en public, une lecture de texte, dans une des salles du palais des congrès. Ce bien avant qu'il ne soit couronné en 1985 par le prix Nobel de Littérature .

Perpignan lui doit de lui fait découvrir notamment l’historien Henri Guillemain (1903-1992), le brillantissime démythificateur, le philosophe écarté par les enragés de 68, Vladimir Jankélévitch (1903-1985), les psychanalystes Ilse (1928-2012) et Robert (1926-2001) Barande, le maître de la psychiatrie européenne, le Dr Henry Ey (1900-1977), auteur du « Traité des Hallucinations » (1973), résistant à un séisme antipsychiatrique .

C’est grâce à Jehanne Deloncle et à la T.A.C. (Tribune d'Action Culturelle), qui, localement, relaya les J.L.F- que Perpignan connut sa toute première grande manifestation pro-culture gitane avec l'organisation d'une quinzaine tzigane La quinzaine tzigane notamment avec François de Vaux de Foletier (1893-1988), auteur de Mille ans d'histoire des Tsiganes (Paris, Fayard, 1970), Bernard Leblon (1934), le grand spécialiste du Flamenco et des Gitans d'Espagne, ainsi que Manuel Gerena (1958) le plus insoumis des artistes de l’art vocal flamenco. On doit à la T.A.C. une historique quinzaine de la Bande dessinée ainsi que la présentation en avant-première, le 15 mai 1981, du film Jean Vilar présentde Jean Sagols et Jacques Théfany, pour le 10ème anniversaire de la disparition du grand homme de théâtre, père du T.N.P.

 

C'est toujours grâce à Jehanne Deloncle que le benjamin des ex-Supports/Surfaces, le peintre André Valensi (1947-1999), professeur aux Beaux-Arts de Perpignan put s’exprimer sur les « rapports entre la peinture et la violence », que Claude Massé (1934) -aujourd'hui bien plasticien fécond bien connu- plaida en faveur d'un Art Autre et que fut projeté le film Painters painting (Emile de Antonio, 1977).

 

Animatrice culturelle. Cette expression ne suffit pas à définir cette intellectuelle et féministe, proche de tous ceux qui ne s'attardaient pas trop sur les valeurs du passé. Avant-gardiste à sa façon car hospitalière aux nouveautés dans la littérature comme dans le cinéma ou la peinture.

 

Pédagogue dans le champ de la philosophie, sensible aux disciplines scientifiques nouvelles, et partie prenante dans les débats des années 70-80 sur les approches nouvelles quant à la relation maître/élève et à la transmission et à la réception des connaissances.

 

Jehanne Deloncle (d'origine occitane, elle tenait à cette orthographe de son prénom se passionna pour la psychopédagogie, l'analyse institutionnelle et la dynamique de groupe qui venaient de s'épanouir. Elle contribua aux préoccupations du moment avec son ouvrage «  Orientations actuelles de la psychopédagogie » (Editions Privat-Toulouse, 1972).

 

Elle y écrivait, par exemple :

 

« C'est dans une perspective dialectique que s'inscrivent désormais les rapports entre psychologie et pédagogie. » y observait-elle en novatrice."

 

Ou encore

 

"Bénéficiant de l'apport des sciences humaines, la psychopédagogie ne peut être que relationnelle".

 

Ce travail sera cité et commenté dans une thèse de Sciences de l'Education par Jeannine Duval-Héraudet : « La rééducation a l'école : un temps "entre-deux" pour se (re)trouver, en (re)construisant son histoire et son identité "d'enfant-écolier-élève". (Institut des sciences et pratiques d'éducation et de formation, Lyon 1998) 

 

On peut y lire ceci :

 

« La psychopédagogie que présente Jehanne Deloncle, par exemple, est plus proche des méthodes des pédagogues de l'école nouvelle et des méthodes actives, comme de la pédagogie institutionnelle. Comme ces derniers, son objectif est de favoriser la créativité de l'enfant, tout en articulant la pédagogie aux apports de la psychologie, en tant que connaissance de l'enfant (qui intègre la psychologie dite "scientifique" et la méthode des tests). Son "support" est, avant tout, relationnel. »

 

Il fallait être un.e proche de cette dame (qui ne courut jamais derrière quelque reconnaissance ou honneur que ce fut) pour en apprécier les qualités d'humaniste. Catholique, liée à des groupes d’échanges et dialogues, pacifiste disciple de Gandhi (1869-1948), par sa proximité avec Lanza del Vasto (1901-1981) et de l'Arche. Proche également de Pax Christi.

 

 

Mariée à Joseph Deloncle (1913-1990), qui gagna à la ville de Perpignan un  Musée des Arts et traditions Populaires sous le nom de « Casa Pairal ». Restée veuve en 1990, Jehanne s'éloignait alors progressivement de la vie associative locale. N'offrant que quelques précieux rendez-vous et conseils, dans sa maison de la rue de Gascogne, de temps à autre illuminée par la visite d'un grand esprit ami. Celle en particulier du grand Jankélévitch, l'auteur de l'essai  Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien .

 

L’une des dernières apparitions de Madame Deloncle ce fut le 8 juillet 1992, à l'occasion d’un colloque des « Estivales de Perpignan » consacré au grand philosophe humaniste Jean-Louis Vivés (1492-1540). Elle y traita le sujet Joan Lluis Vives pédagogue d'avant-garde. (On peut lire le texte de sa communication dans Jean-Louis Vives l'Européen, actes du colloque publié aux Éditions de L'Indépendant, 1993).

 

Jehanne Deloncle aurait eu ce prochain mois de mai 102 printemps. Requiesçat in pace!

 

Nous présentons à sa fille l'historienne d'art Catherine Saint-Ramon Deloncle et à son fils Jacques-Gaspard Deloncle, ethnographe ainsi qu' à leurs enfants et petits-enfants nos plus sincères condoléances 

 

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