Dans l'histoire de tous les pays, il existe des tragédies que l'on appelle guerres, sièges et massacres. Qui reste plus ou moins dans la mémoire, souvent de recouvert par d'autres massacres, sièges et guerres, avec ses victoires et ses défaites. Avant-hier, hier et aujourd'hui. Nos destinations touristiques contemporaines s'appuient quelquefois dans leurs catalogues d'attraits sur tel ou tel de ces événements. L'histoire c'est l'histoire, et l'histoire a deux coeurs, la Mémoire et le Patrimoine. Et chacun.e. a y fureter finit par trouver une légitimité à commémorer, en privé sinon en public. Bref le drame a ses metteurs en scène pour en faire spectacle, civisme, leçon sinon poche de résistance aux romans des gens d'en-face, d'au-dessus et même d'au-dessous. Inutile de lister ces événements, ils reviennent avec nos calendriers, c'est vrai, l'un peut disparaître, l'autre reprendre vie et un troisième rejoindre les plus ancien.ne.s du calendrier. La plupart sont bien officiels, avec pignon sur la voie nationale mais quelques uns s'efforcent d'exister et de la jouer comme les grand.e. s ancien.ne.s. C'est ainsi qu'à Elne, depuis plusieurs années, on commémore le 25 mai 1285, jour de sinistre mémoire s'il en est pour la grande cité diocésaine du Roussillon, "prise d'assaut et rasée jusqu'aux fondements", écrivent les historiens. Par qui, demanderez-vous? Et Clio de vous répondre Philippe le Hardi (1er mai 1245-5 octobre 1285). Et que donc venez faire en terre roussillonnaise, ce roi de France, n'était-il pas sur ses terres? Que nenni, répond une autre Clio, laquelle nous écrit depuis " perpanya" avec une toute autre couleur d'encre,   Nous étions alors au temps du royaume de Majorque. Notez, s.v.p. "Royaume de Majorque de 1229 jusqu'en 1349". Royaume de Majorque par la grâce -il en est qui rechignent à la grâce et disent par la faiblesse- de Jacques Ier de Majorque -c'est ça: ''Jaume I el Conqueridor", lequel avaient deux fils qui, testament du père post-mortem appliqué, n'allaient pas tarder à se jouer de mauvais tours et à se maudire. Pouvoir! ah! Pouvoir, quand tu les tiens! Il y avait le Pierre, né à Valence (1240-1285), celui de la cour Aragon, et il y avait le Jacques, né à Montpellier  (30 mars 1243-1311), celui de la cour de Majorque, "lo Bon e Savi rei en Jaume II" (ainsi que dut le qualifier quelque chroniqueur de son temps, ou quelque historien enclin à idolâtrer sa mémoire). Frères et ennemis: c'est un classique et pas seulement du temps de cape et d'épée. Oui! qu'était-il venu faire ce Philippe le Hardi, descendu à Narbonne, furax et impatient avec nombre des siens et autres mercenaires, "100 000 hommes de pieds, 20 000 chevaux..." Ce n'était ni pour faire son marché, ni du tourisme. Ce n'était ni pour assister à quelque derby régional de "justes" (joutes), ni pour y faire une tournée des grands-ducs? Non, il avait passé le pas de Salces, et s'était miré en Croisé dans les eaux de l'étang, avec son Droit dans la main (on aimait déjà beaucoup la généalogie à cette époque) pour que son fils (que l'histoire locale a caricaturé en "rei del barret" -roi du chapeau-et que les moins jeunes ont pu voir, voici des années dans la saga historique et lyrique en trois parties des Rois de Majorque, de Jordi Barre, Joan Tocabens, Jean Pierre Lacombe Massot, Daniel Tosi et Michel Lefort) soit fait souverain... à Barcelone. C'est ainsi qu'alors on jouait à la politique par conquêtes et alliances. Mais ce "plat royal", il ne pouvait digérer le Pierre dont les fesses étaient bien ferrées sur le trône depuis un certain. Çà avait du chauffer dans les chancelleries.  Le climat, de part et d'autre des Pyrénées, s'envenima, on haussa le ton, on affûta ses armes, on harnacha les chevaux, on arma la flotte. Du côté de Philippe le Hardi, qui, à présent, voyait avec les siens, les premières maisons de Perpignan, la Croisade contre le roi d'Aragon (c'est ainsi que se vit baptisée l'expédition) s'engageait et elle n'allait pas -c'est le voeu tous les optimistes- s'éterniser...d'autant que  le Jacques, que les chamailleries et humiliations que lui faisaient supporter son frérot, mettaient sur des charbons ardents, vit dans la ruée de l'intrus français une bonne occase pour tenir la dragée haute au Pierre. Et que croyez-vous qu'il fît? Il se rallia à... Philippe. Tout était-il déjà plié en Roussillon. Pouvait-il galoper; droit devant lui.  Certes, Perpignan ne résista guère, mais le plan de Philippe d'aller porter son estoc au-delà des Pyrénées se heurta par-ci  par-là des résistances sérieuses (que l'on embaume souvent en héroïques, comme à Elne. Ce qui le mit en fureur et explique (faut-il en débattre sur la toile, entre gens bien et pas bien?), qu'après trois de siège terrible -c'est l'épithète qui doit tomber du ciel, si le ciel s'en souvient-  et que la ville fut "rasée jusqu'aux fondements". Alors, le Philippe va-t-il atteindre l'autre versant des Pyrénées? En tout cas,  il n'a guère le temps de contempler les beautés de la chaîne des Albères, il s'active. Mais époque curieuse: il y a peu ou pas de routes, et moins encore d'autoroute et de chemin de fer? Le col de Panissars était la voie d'accès unique? Tout le monde des environs et les passeurs de cols depuis Hannibal le savaient. Les gardiens du lieu qui n'étaient pas là pour des amusettes l'invitèrent manu militari à trouver une meilleure percée...ailleurs, au diable.  Chacun dans les rangs français, à pied ou à cheval, s'y employa pour éviter que les foudres du souverain ne s'abattent en campagne. Nulle part, à vrai dire, il n'était le bienvenu, toutefois sans que l'on connaisse, précisémment, le moyen mis en avant pour persuader l'autochtone, il se trouva quelques gens qui rallièrent son parti ou/et son église, qui, donc, l'aidèrent à se frayer une voie par le col...de la Massana. Ainsi l'armée pénétra, dévasta et se répandit en Empurdan. La flotte parvint à Roses. L'inquiétude était à présent dans le camp de Pierre III. Et la ville de Gérone se voyait assiégée. Coup de tocsin ou coup de trompette? Phillippe n'entendit ni les tocsins ni les trompettes de Gérone. Il avait du sonner la retraite, atteint, vaincu (en ces temps-là les rois payaient de leur personne) par la maladie: il avait été contaminée par l'épidémie du paludisme qui frappait ses troupes. Mal en point, il avait perdu Sa croisade et repassait la chaîne de montagnes, sur une litière: il y agonisait déjà. Le retour a Perpignan lui sera fatal. Son glas sonne le 5 octobre 1285. Cette mort du roi signe la fin de l'expédition gavache. A Gérone, le siège est levé: ses habitants auront tenu deux mois. Pierre III ne profitera guère de cette victoire, puisque 36 jours après le Français,  c'est le Catalano (Aragonais) qui rend son dernier soupir. Sur le calendrier, c'est le 11 novembre 1285. Philippe disparaît à l'âge de 45 ans et Pierre à l'âge de 40. Année 1285: Triste année de ravages, d'incendies, de destructions, de blessés, de morts, de pleurs.  Cependant Jacques II qui, en 1275 avait convolé en justes noces avec Esclarmonde de Foix, survécut aux deux souverains belligérants. Un bonus de...26 ans! La mort des rois voile bien souvent les massacres et les misères de leurs sujets, les dévastations et ruines des villes ou villages. Alors, faire cycliquement mémoire (de nos jours, dans le sillage de l'historien Pierre Nora on dit "devoir de mémoire") d'épisodes d'histoire est l'occasion de braquer sur eux un focus plus ou moins complet, et clair. En pensant aux oubliés. En particulier ces gens qui -et ce n'est jamais une banale brève de comptoir- en pâtirent ou bénéficièrent. Par la force de choses qui les dépassaient et qu'ils ne pouvaient ni sentir ou comprendre comme nous le faisons, en 2015, avec nos yeux et nos mots, croyant posséder de meilleurs yeux et avoir trouvé les mots plus justes. Mais, n'est-il pas naturel, que nous cherchions à mieux connaître qui étaient les habitants d'alors, ces habitants du Roussillon,  de Perpignan, d'Elne  (la martyre?) ou d'ailleurs quand les conflits dament les pions aux récoltes, en cette fin du treizième siècle. J'en retiendrais de ces habitants quant à moi deux ou trois.  Le premier est Don Vidal Salomon, à savoir le rabbin Menahem ben Shlomo HaMeiri, né et mort à Perpignan (1249-1316), auteur d'une oeuvre considérable, dont "Beit HaBehira" (commentaire en hébreu du Talmud) et cité ici, parce que telle notice biographique dont la référence exacte nous fait faux bond, nous dit que c'est lors de cette guerre de 1285, qu'il aurait perdu son épouse et son fils. En 1285, Menahem avait 36 ans. Le second est le carmélite Gui de Terena ou Guy de Perpignan, né dans cette ville entre 1260/70, immense théologien et inquisiteur qui travailla avec trois papes en Avignon et qui fut nommé évêque d'Elne le 21 août 1342, après l'avoir été de Majorque. Gui (ou Guido) est l'auteur de nombreux écrits en latin dont "Confutatio errorum quordundam magistrorum", réédité l'an passé. En 1285, il avait entre 15 et 25 ans. Ces deux personnalités majeures et très différentes  baignèrent dans le climat et les fracas de ce temps jadis, voici 730 ans. C'est dans ce même Perpignan, dans les années 1282-1287, avancent des biographes assez pointus, que Ramon Llull (ca. 1232-1315 ) aurait écrit dans la capitale du royaume de Majorque (dans un palais non encore entièrement achevé) un de ses poèmes, "El Pecat de N'Adam", également connu sous le nom de "Un senyor Rei, qui bé s'entén"...En matière de "devoirs de mémoire", comme en d'autres domaines, il existe des inégalités. Certains ont des allures de monument national, d'autres des caractères de manifestation folklorique. La démographie comme l'école y sont pour quelque chose. Le temps qui passe usent les mémoires qui n'ont pas de gardien.n. es.  Elne se souviendra de son terrible 25 mai 1285....ce 31 mai 2015. Diverses manifestations sont au programme. 

                                                                                 C. L'HOUBLY

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