Le départ de CLAUDE MASSÉ, dont le sourire et la bonhomie se sont éteints le mardi 3 janvier 2017, attriste tout le monde culturel et plus spécialement le secteur des arts plastiques et de l'édition et ce bien au-delà des limites strictes de notre département. Ce département des Pyrénées-Orientales, auquel (excepté un éloignement parisien de quelques années) il sera resté fidèle toute sa vie, hormis quelque brefs voyages. Fidélité d'attachement à une terre qu'il connaissait de la mer à la montagne, des Corbières aux Albères, de Cassagnes -berceau de sa famille maternelle- à Reynès d'où était originaire sa mère, en passant par Évol, où fut instituteur son père Ludovic Massé (1900-1982)(romancier reconnu). Attachement qui aura été sa vertu principale. Non seulement à son lieu (il adorait ce mot), mais à ses gens et à leur expression artistique. Cette expression des autres, il l'a défendu, à partir de 1959- qu'elle que soit l'appellation singulière dont on gratifie par commodité de classification et de communication.

A son retour de Paris (ou comme tout bon périphérique, il avait tenté sa chance) il entreprit dans son département et au-delà du seul triangle mythique Perpignan-Céret-Collioure, un patient et fécond travail de prospection et de collecte dans les villages. Rassemblant ainsi un "capital" de trouvailles sans pareil, dont témoignent collections de musées, catalogues et expositions individuelles ou de groupe. Il prospecta, en compagnie de son épouse Catherine, ce domaine négligé "comme un CHERCHEUR, un découvreur, un rêveur" selon ses propres mots. Comme un ethnographe curieux de ce que l'on ne voit pas, ou laisse sur la touche.. Qui a eu la chance de le voir sur le terrain dans les années 1970 sait avec quelle courtoisie, pudeur et élégance il collectait la particularité artistique, naturellement non académique. Ce travail ne fut dévoilé au public qu'assez tardivement sous la forme de deux conférences qu'il accepta de donner sur l'"Art Autre". L'une le 8 avril 1976 au Foyer Léo Lagrange, l'autre  le 16 février 1977 au palais des congrès de Perpignan, avec présentation d'un ensemble d'oeuvres recueillies jusqu'alors. Il y défendit, sous le dais d'une expression jusqu'alors inédite: ''Art Autre", une création qui lui permettait de distinguer sa collecte buissonnière de l'art brut, ou art marginal, ou art populaire...déjà canonisés par l'Histoire de l'Art.. Ce travail de territoire se verra synthétisé par un film de 1993 écrit par le philosophe Christian Delacampagne (1949-2007) et réalisé par le cinéaste Pierre Guy et constitue, depuis 1999 par la donation qu'en fit Claude Massé, une belle part du Site de la Création Franche, à Bègles- faute d'une hospitalité en Roussillon. 

Claude Massé travaillait à Perpignan, en 1963, à la bibliothèque municipale (alors à l'Hôtel Pams), tout en organisant de 1967 à 1972 des expositions au Musée d'Art Moderne, à  Céret (entrée rue Joseph Parayre), où en 1971 il présentait "Jean Pous ou l'Art brut d'un jeune sculpteur de 96 ans"... Il entre comme documentaliste en 1974 à l'école des Beaux-Arts (aujourd'hui porte close) de la rue Foch, où un étudiant le sensibilisa au liège. Il quittera cet établissement en 1984 pour aller assurer les mêmes fonctions au Musée Rigaud, à l'Hôtel de Lazerme, rue de l'Ange. Deux mondes se rejoignaient dans sa vie professionnelle: la littérature et l'art. Il y baignait, en fait, depuis son enfance, un père romancier et lié à Jean Dubuffet et Raoul Dufy. Des mots et des images, des seins nourriciers. Il leur demeurera toujours fidèle. Claude Massé, fils de Ludovic Massé, auteur de "La Terre du liège" sera -selon le récent ouvrage de Serge Bonnery, 'L'homme du liège", par l'écorce et le coeur. Deux années avant que ne décède son père (24 août 1982), le défenseur rousillonnais de l'"Art Autre" avait entamé -avec le consentement de Ludovic, dont il avait craint de ne pouvoir disposer- une réédition partielle de son oeuvre. Le dernier titre ("Simon Roquère") avait été publié en... 1969. Magnifique geste d' héritier que celui de Claude:  La réédition, entre 1980 et 2000, de l'oeuvre de son père, avec plusieurs indédits et en y associant des éditeurs nationaux et régionaux. Période de sève, de grande poussée et d'épanouissement masséens. De relais, également.. Presque simultanément, Claude Massé engageait son propre travail de création, qu'il effectuera, d'abord, dans le secret de son atelier. Seuls quelques familiers privilégiés pourront en suivre le développement dans ses trois successifs ateliers: rue de Cerdagne, rue du Puits des Chaînes, rue Pomarola. Migration urbaine qui n'était pas mal trop mal vécue par un piéton très enraciné, amoureux et éclairé de Perpignan. Il faudra cependant que le public attende encore un peu pour qu'il ait accès à l'originalité et à la prolixité de sa production.

Claude Massé s'est ainsi montré comme plasticien. Il dessine, confectionne et...écrit. Il visite, il feuillette. Il travaille le liège et le collage/montage et attire l'attention sur une étrange figure, née de la "confluence" de ses doigts et de son imaginaire, une sorte de marionnette qu'il nomme "Patot" (d'un mot roussillonnais évoquant une insignifiance, synonyme du "bon à rien" et du "gugusse"), "sculptée" en liège ou "composée" sur le papier. Trois principales expositions vont contribuer au dévoilement de ce travail personnel, immédiatement encouragé par le peintre Claude Viallat, le philosophe Christian Delacampagne ou encore la galeriste Thérèse Roussel. D'abord en 1984: Institut Français de Barcelone. Ensuite en 1987: Prieuré de Serrabona. La troisième en 1996: Centre d'Art Contemporain de Saint-Cyprien. Deux livres vont venir consolider la visibilité de la singularité Claude Massé. Ce sera en 1997: "État des Lieux" (VOIX Editions) -avec des textes de Christan Delacampagne. Et en 1999: "Les Catalans sont des "patots" (Llibres del Trabucaire), texte du romancier Claude Delmas (1932-2016 )- des "patots" que certains observateurs reçurent, bien à tort, comme un dénigrement culturel, mais que le plus grand nombre, plus intuitif ou tolérant, qualifia  simplement d'audace inventive, en appréciant tout à la fois le caractère moqueur, satirique et la déclinaison en caractères, postures et gestes des personnages "enfantasmés" par leur auteur. Bref: une sorte d' humanité de pacotille, tragi-comique...Et que le "patot" se présente en "solitaire" dans l'espace, au sol ou au mur, ou bien en "populations" dans un lieu dérisoire ou prestigieux, profane ou sacré, Claude Massé, les yeux et l'esprit bien dans son temps, sachant ce que le concept moderne d' "installation" voulait dire, ne chercha jamais à l'amputer d'aucune de ses potentialités physiques, tant sur le plan émotionnel que sur le plan sociologique. Des portraits, des bustes, du pied en cap, des rassemblements. Nous,  représentés en chevaliers à la triste figure, ou simplement burlesques, sinon benêts...Caricatures, certes et le rire de l'auteur était à peine assourdi.

Cette production de plus en plus abondante et diversifiée se déploiera en évoluant vers une plasticité chaque fois plus affinée, mostrative et esthétique, la sensualité prenant le dessus sur l'aspérité. Elle le fait avec des "représentations" baroques sur l'axe de l'objet "patot" de liège, répété à l'envi pourrait-on dire, mais jamais "fabriqué" en série, et de l'image par "collage" (de petits bouts d'images de magazines ou d'étiquettes, par exemple). Cette oeuvre sera estimée par les médias locaux au fil des expositions mais elle tardera à être remarquée par le système institutionnel, lequel toutefois l'honorera du grade de Chevalier des Arts et Lettres. Une oeuvre à laquelle, celui qui n'est plus le fils de mais est devenu Claude Massé se dédia complètement, une fois arrivé l'instant libérateur, de la... retraite. Il n'en négligera aucun aspect. Dessins, sculptures, collages, "livres d'art" mais encore (et tout aussi constantes chez lui, bien que peut-être moins repérées) des activités littéraires dans la correspondance, la nouvelle, la préface, la notice d'artiste, la conférence. Oui, un artiste très occupé en atelier et sur sa table de travail. Taillant des images comme l'on coupe une tissu. Oui, de plus en plus reconnu par des amateurs et des collectionneurs. Et sollicité pour exposer dans les P.O., dans d'autres régions de France. Le Centre "Joë Bousquet" de Carcassonne lui offre un rebond de renommée. D'Annonay à Saint-Yriex, on le consacre. Et l'étranger n'est pas indifférent. Salué en Italie, en décembre 1998 par la revue "Arte Marginale" (n) 61), il est invité à Cuba, en 2003, pour la "Bienal de Artes Plàsticas de La Habana". Ce ne sont là que quelques exemples. De la belle étoffe d'artiste! Claude Massé, un artiste qui s'étonne.. de l'être devenu, qui préférait parler de ses "travaux" plutôt que de ses "oeuvres"- comme s'il voulait s'excuser de se trouver là (ce qu'ils appellent la scène artistique) où il était auprès de ceux qui pourraient lui en contester la légitimité. Il en fut, assurément, un peu peiné. Mais bélier de mars, il poursuivit son chemin. Tant pis pour les arbitres académiques.

Artiste inqualifiable (comme si nulle étiquette ne pouvait lui être définitivement accolée), il a fait oeuvre. A la barbe des uns mais pour le plaisir de beaucoup d'autres. Il a eu le bonheur de voir une très impressionnante iconographie de son travail accueillie et -diffusée- dans de nombreux livres, catalogues, albums ou dépliants, publiés au cours de ces vingt dernières... Les tout-derniers étant la superbe monographie "SEUL-Claude Massé-Peuple du Liège et du collage" -publié en 2013 par ADABS, et "Claude Massé l'homme du liège"- publié en 2016 par Trabucaire, et qui devient avec sa disparition son autobiographie testament. Claude Massé fut à la fois individualiste (il y avait de l'insoumis, du libertaire en lui) et coopérant, lançant des initiatives, s'associant à des projets, répondant à des sollicitations  sollicitations, jamais il ne se départit de sa générosité pédagogique, ni d'ailleurs de sa générosité foncière, mais il savait écarter les fâcheux et les laisser en quarantaine. Autant il pouvait être tendre, autant il pouvait se manifester rugueux. Un homme entier, disait-on. Il était plus à l'aise dans la simplicité et le direct que dans les mondanités frimeuses et les poses courtisanes qu'il fuyait. Il aimait les gens ordinaires, le rugby, la boxe, voire... la corrida. Il détestait les enrubannés de préjugés et les hurleurs de vérités toutes faites. Bon vivant, plein de fantaisie et de surprise, il aimait rire autour d'une table conviviale.  Le canular et la fable ne lui faisaient pas peur. L'homme était bien connu... Sur sa terre ancestrale même, il aura élevé, en self made man, son prénom Claude à la hauteur de celui son père, Ludovic, devant le patronyme Massé. Et il se sera fait connaître par la communauté artistique, et  au-delà de nos frontières, élargissant l'aire géographique de la réception de ses "patots". Une Belle Personne (en certaines langues on dit "Mensch") ce Claude Massé dont la figure avec casquette ou duffle-coat, sera désormais absente des rues, des cafés, des librairies de Perpignan, où il adorait pérégriner et converser avec des intimes comme avec des compagnons d'un quart d'heure. Absente aussi des villages du département qui lui étaient les plus chers -Saint-Jean Pla-de-Corts- était de ceux-là, et auxquels il aimait aller déambuler et se recueillir. CLAUDE MASSÉ? Un Arbre de culture, de sensibilité, d'intelligence qui mérite bien sa place dans le "Bois Sacré" de la Mémoire des Artistes et des gens Honnêtes. CLAUDE MASSÉ, mon ami, mon frère était un passeur de culture(s) et un acteur vivifiant d'éveil à la conscience artistique. C'était un marqueur de vie, dont l'affection, l'amitié, le contact et le conseil manqueront à nombre de celles et ceux qui l'ont au cours de sa vie approché et connu, qui ont oeuvré avec lui ou simplement vagabondé en Languedoc, Provence et sud-ouest gascon...Il laisse une belle oeuvre et...un grand vide.

Il faudrait réunir les talents d'un Montaigne, d'un Bossuet et d'un Malraux pour exprimer, ici, le montant exact, non dissimulé de notre dette envers lui. En songeant à Mallarmé qui le disait à propos de Rimbaud, j'oserai, glissant du plan de la poésie à celui de la vie, que Claude Massé pour moi (oui et quelques autres) aura été  un "passant considérable". Il repose depuis ce 7 janvier 2017 dans le caveau familial du cimetière de Céret, la cité  du Vallespir au riche blason artistique, où il avait vu le jour le 21 mars 1934. Il aurait eu 83 ans à cette date. Nous tenons à exprimer à toute la famille endeuillée, et plus particulièrement à Catherine, son épouse, et Christophe, son fils qui nous sont particulirèrement chers toute notre sympathie .

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