Détournant en l'inversant la fine intuition pascalienne  "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà", on pourrait dire  "Barcelone honore le poète tandis que Perpignan l'oublie". Ce poète, cet écrivain, cette intelligence, cette sensibilité-répétons son nom- Renada Laura PORTET, cette femme hors-rang  va faire l'objet d'un hommage le 28 juin à Barcelone. Deux entités se sont réunies pour rendre  cet hommage à sa plus juste  hauteur de reconnaissance: "Institució de les Lletres Catalanes" (ILC) et "Institut d'Estudis Catalans" (IEC)). Pas moins ! Il le fallait pour notre "escriptora i lingüista" perpignanaise, d'un attachement à la langue catalane -et roussillonnaise- sans commune mesure par le coeur, la raison et la constance. Mme Portet, un nom estimé et présent en de nombreux champs de la culture et de la création. Celui de la linguistique (et de son rameau de disciplines),  celui de la littérature (et son rameau de genres)... Qui se penche sur la biobibliographie de cette dame dont la  passion, la vivacité et la coquetterie sont intactes à l'orée de ses quatre-vingt dix ans, se rend compte (devrait se rendre compte) de l'activité inlassable de cette chercheuse sur l'aire des sciences comme sur l'aire des fictions. Qui doute sa valeur et de son poids n'a qu'a consulter l'un de nos Aladins numériques.

 L'hommage se déroulera ce prochain mercredi 28 juin à 19 h en la Sala Coromines de lIEC (CARRER DEL CARME, 47, DE BARCELONA)

Barcelone va donc fêter Renada Laura PORTET pour l'ensemble de son oeuvre et l'exemplarité de son parcours. Comme l'émotion d'un couronnement!  Mais elle est aussi dans le focus de l'actualité littéraire. En effet la médiatique inauguration vendredi dernier  du Musée d'Art Hyacinthe Rigaud (rue Mailly à Perpignan) a rappelé qu'elle est l'auteur d'un très personnel, très documenté et très brillant ouvrage biographique sur le royal portraitiste, ouvrage disponible en deux langues, en catalan et français: "Rigau & Rigaud, el pintor i la rosa gratacul" (Destino, 2002, Barcelona) - "Rigaud, un peintre catalan à la Cour du Roi Soleil " (Balzac, 2005, Perpignan). (L'édition française, en auto-traduction avec une préface de Baltasar Porcel fut récompensée par le prix Roussillon-Méditerranée du CML.Également d'actualité par la sortie simultanée toute récente de deux très beaux et touchants ouvrages, parus de l'autre côté des Pyrénées. L'un sous sa signature. L'autre lui est consacré. Ce dernier dont l'illustration de couverture est une figure féminine d'après Al. Mucha est une radiographie, une visite endoscopique de son oeuvre poétique pour en appréhender "la seva essència" Il fallait être Carme Pagès, amie géronaise, spécialiste en philologie, admiratrice de son aînée et versée elle même en poésie pour nous offrir un travail qui devrait faire date et propose aux étudiants et autres lecteurs désireux d'approcher Renada Laura Portet une sorte d'anthologie "renadiana (selon le mot utilisé). Des poèmes de "Jocs de convit" (XII), "Una ombra anomenada oblit" (XXIX) et "Cant de la Sibil.la" (XVI). (cf Carme Pagès - Renada Laura Portet: La seva essència. Mnemosine.-Emboscall).

Le travail de C. Pagès aide à une lecture plus avantageuse et pénétrante du tout dernier opus, "N'HOM" signé Portet et dont elle avait connaissance du manuscrit. Le livre se présente le titre "N'HOM" calligraphié sur la couverture par l'auteur même, une couverture fond ocre avec une illustration une reproduction d'un "Kanyatap" du plasticien poète Pere Figueres, duquel il a préfacé le fameux recueil "9". Ce "N'HOM" de Portet peut sembler tout aussi énigmatique que ce "9" de Figueres. Mais les poètes utilisent des chemins de traverse ésotériques que seuls les Roussillonnais connaissent. Ce "N'HOM" est un livre d'aveu territorial et linguistique. De remerciement filial (d'ailleurs dédié à sa mère). Un regard ému, retenu et critique sur une personnalité et la vie: ses palpitations, ses brûlures et ses doutes. Il pourrait sembler léger alors qu'il est méditatif, grave, empreint d'une philosophie qui ne tourne pas de l'oeil au contact d'un signe métaphysique ou d'un sentiment mystique. Y circule ce qui jamais n'a abandonné l'écriture impatiente et nerveuse de Renada Laura Portet, cette saveur de langue ("matriu") en querelle avec tant de conventions (pas toutes sociologiques) qui la "hussardent", et qui s'écoule et s'assèche entre joie et sanglot, entre foi et peine.  "N'HOM" (faut-il en faire un parent ennemi de cet autre indféini "Un tal"?) se compose d'un assez long poème découpé en VIII  sortes de "stances" (le recours à la numérotation romaine n'est pas simple artifice), suivi d'une partie titrée "MOTS" où notre  auteur se plaît à huit exercices de haîku ou de tanka. De ces genres poétiques (jeu et défi) elle obtient de perles. Viennent ensuite "Quatre peces ja publicades", comme la troisième partie d'un triptyque et comme un épitomé de sa voie en poésie: 'I si em regirés", "A primer mati de les herbes", "I tu ara esqueixant", "A Machado". Machado le poète castillan républicain mort à Collioure aux premiers de son exil.  Antonio Machado (cimetière de Collioure) qui avec deux autres écrivains cités par l'auteur- Paul Valéry (cimetière de Sète) et Salvador Espriu (cimetière d'Arenys de Mar) constituent le triangle marin et méditerranéen dans lequel elle dialogue avec les muses et puise énergie, liberté et éthique. Précieux ouvrage qui, en plus, contient un prologue de l'écrivain et universitaire Pere Verdaguer, disparu au début de cette année. Dans son texte, "Esquerpa condició humana", avec des phrases frappées au sceau d'une belle connaissance de l'oeuvre et de la personne (et collègue en pilologie, faudrait-il ajouter), il décèle chez l'auteur une proximité humanistique avec le grand Miguel de Unamuno et son "sentiment tragique de la vie".

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