Le moins qu'il montrait c'est qu'il était furax, au degré de l'irréparable et qu'il valait mieux faire un pas en arrière, se tenir à l'écart. On aurait dit que sur un coup boursier il venu de perdre la majorité de la douzaine de sociétés qui jusqu'ici lui étaient acquises. Il y avait du dragon en lui, tout feu tout flamme...et puis -même les dragons se fatiguent-la surchauffe s'évapora, son visage reprit une figure humaine, ses lèvres l'emportèrent sur ses naseaux, il ne fulmina plus, il parla, en s'approchant de nous avec un mouvement de bras rassurant. Nous allions savoir ce qui l'avait mis dans l'état (qui demeura gravé dans nos mémoires une paire et demie de semaines). Il s'adressa à nous comme si nous étions amis d'assez longue date. Il avait la soixantaine, hautement passée, et nous tous, tous trois avec nos âges cumulés nous atteignions quarante-cinq ans. Dites-moi, les amis, il y a longtemps qu'elles ont disparu? Bien que courtoisement formulée, la question avait quelque chose de doublement énigmatique... D'abord, le "longtemps"; ensuite le "elles ont disparu". Notre trio, benêt parmi les les philharmoniques de benêts, ne sut quoi lui répondre, et aurait bien osé lui demander de préciser, d'éclaircir sa question si, le devançant et toujours sur un ton aimable en dépit notre incompréhension (car il avait aussitôt compris que ce n'était pas un entêtement à ne pas répondre à... l'étranger), il y avait bien en cette si promenade arborée, si je ne m'abuse, plusieurs statues féminine de belle prestance, que diable sont-elles devenues? Fondues au soleiltelles des chimères ou des allégories de beurre pasteurisé, oui de pied en cap? Subtilisées par un vol hélitreuillé, à la barbe des marchands de glace de la première ou troisième allée? Envoyées en quelque maison de santé, pour leur remise en forme: restauration et toilettage touristique? Un instant, nous avons cru, les trois du trio de concert qu'un quart de poète, qu'un huitième de philosophe et tout le reste de fou (lui fort en bronze) s'était jeté sur nous et que nous nous aurions de la difficulté à nous en dépêtrer. Je vous assure, continua-t-il, à ma dernière visite, elles y étaient. J'en avais même compté trois, dont l'une des trois, assez centrale, plus élevée que les deux autres, latérale. Un vieux de l'époque, crut-il nécessaire d'ajouter, m'avait même dit que si deux étaient d'un même auteur, Aristides Maillol (nom qu'il prononça sans aucun accent hâlé de la côte), la troisième et la plus anciennement installée sur la Promenade, était ...-Oui, je sais, l'interrompit l'un de nous trois qui venait de sortir les mains des poches, c'était Miquel Paredes, et c'était, enchaîna un autre du trio qui ne pouvait être moi qui ignorait tout de ces affaires, un hommage à la musique et à Pau Casals. L'étranger, qui semblait bien connaître notre ville qui possédait cette si agréable promenade arborée de platanes à orgueil gigantesque selon la vox populi sourit et s'approcha de moi, celui qu'il dût penser être le muet du trio. Un seul être nous manque et tout est dépeuplé, alors, mes amis, comptez ce qui se passe lorsque trois êtres sont manquants (de bronze, de chair, de bois ou de papier, pour moi c'est pareil), plaisanta-t-il. Je lui souris avec un léger mouvement d epaupière pour le convaincre de ce que, mais oui, sa plaisanterie avait fait mouche. Il reprit, toujours paisible c'est bien désert à présent et ce n'est pas tous ces passants, trop lents ou trop à la hâte, qui nous rendront ce qui nous a été enlevé, oui pris sans autre forme de procès qu'un intérêt général au service...bien sûr...d'un intérêt général supérieur. Du style (bien démodé) cachez ce sein que je ne saurais voir, ou du style (très à la mode) muséographions, bien chers frères, bien chères soeurs. Cela aucun d'entre nous, en particulier, ne le dit, mais le quatuor que nous formions, forcément, l'imaginea. Je m'apelle Gérard, dit l'étranger qui, ainsi nommé, ne l'était plus malgré un accent d'expatrié septentrional qui ne laissait transparaître aucun roulement de tambour proche de notre parler local. Que faire désormais sur cette Promenade amputée de ses statues (c'est comme qui dirait une nuit amputée de ses fantômes), de ses Vénus immobiles? se demanda-t-il à haute voix.. A quand leur résurrection,  leur retour en ce lieu, site pré-touristique de notre conversation avec un dragon fougueux (à la vue blessée et au coeur meurtri parce qu'il ne voyait plus) qui s'avère amateur curieux et passionant d'art public et qui, en cet instant T, prend congé de nous après une accolade affecteuse à chacun d'entre-nous (j'ai été le premier à sentir sa joue contre la mienne) et en nous lançant sur un ton complice et amusé (qui est une belle signature de rencontre) "je dois rentrer, mes amis, mais avant je vais faire un détour par le bureau municipal des obejets perdus/trouvés, je pense savoir où il se trouve, sait-on jamais! Notre Promenade a besoin de féminité, d'Eros. " Nous sourîmes