François de Fossa écrit le 4 novembre 1817 de Perpignan à Madame de Marguerit, une de ses compatriotes, rencontrée à Blaye, à l'occasion de plusieurs séjours en 1816 et 1827. Il commandait un détachement militaire de la garnison de Bordeaux . Mme de Marguerit est une amie de Thérèse Campagne, la soeur aînée du militaire guitariste chez qui il se trouve pour son semestre. Cette lettre n'appartient pas à la considérable correspondance de Fossa qui se trouve aux archives départementales de Perpignan. C'est une lettre précieuse parce qu'elle est une sorte de reportage d'envoyé spécial dans une ville, sa ville natale mais retrouvée -comme il l'indique- après 25 ans d'absence, dont trois mois sont à défalquer, les trois mois qu'il y passa à la fin de l'été 1805, alors presqu'en clandestin. Cette lettre contient une foule d'informations, faite d'observations, d'analyses, de descriptions. Elle témoigne de ce l'on pourrait appeler aujourd'hui une "dissimilation", ou dit autrement une "francisation", on ne peut plus explicite dans ce fragment de lettre:  

"Ce petit coin de terre essentiellement espagnol, ou plutôt catalan par ses moeurs, ses usages, sa langue habituelle et son costume le plus général, n'a commencé à devenir un peu français que, lorsque dépouillé de ses rances privilèges il s'est vu forcé de faire cause commune avec ceux qui jusqu'alors il avait nommés gavaches."

Mais ce qui nous ici retient c'est l'emploi du mot gavachesFossa le cite et met en italique, comme si c'était un mot démodé ou nouveau,  ou pittoresque ou régional. (Le catalan dit gavatx, le castillan gabatxo). En ce début du XIX° siècle en usage et désigne, péjorativement, les languedociens, et les français- les voisins. Le CNRTL (Centre National des ressources Textuelles et Lexicales) fait naître ce terme au milieu du XVI siècle et retient les dates : 1546 guavasche « vaurien » (Rabelais, Tiers Livre, éd. M. A. Screech, chap. 28, p. 198); 1555 gavache (Des Périers, l'Andrie, I, 5 ds Hug.). Empr. de même que le cat. gavatx et l'esp. gabacho, surnoms péj. appliqués aux Français à l'a. prov.gavach « rustre, montagnard », d'abord « étranger". Ce mot, qui aujourd'hui encore affleure dans les conversations et les réseaux sociaux, dispose à son service discriminatif d'une pléiade ou mieux dit d'une escouade d'épithètes et de proverbes, dont le plus populaire et tranchant reste " català burro/ gavatch porc", dont il est toutefois mal aisé de dire s'il est antérieur, simultané, ou postérieur au traité des Pyrénées (1659), ou s'il est à peine contemporain de la perte des "rances privilèges"-on pense à la période révolutionnaire qui poussa Fossa à émigrer en Espagne, et des années où il y vécut et combattit, du côté espagnol comme du côté français, et où il vit bien que les soldats napoléoniens y étaient désignés du terme méprisant de "gabachos" ....

L'emploi que Fossa fait dans sa lettre de sa forme francisée, gavache, est plus ironique ou familière que méprisante ou violente. Le ton est davantage plaisantin, complice et intime qu'empreint de xénophobie. Gavache ne peut pas être méconnu de Mme de Marguerit qui, non seulement vient de Perpignan mais qui, en plus, vit à Blaye, où la ou les signification.s ne sont pas étrangères à la population autochtone. A en croire, par exemple  cette affirmation "la première mention, comme sobriquet ethnique des non-occitanophones en Guyenne, de Gavach, au pluriel gavaches" se trouve dans l'"Almanach des Laboureurs. Bordeaux 1778". "Désignant la communauté allophone de Guyenne et son territoire, le mot Gavacherie" se trouve lui aussi dans cet Almanach de 1778. ( "Anthologie GABAYE ET gavache" par Freddy Bossy (1954-2010), http://cuncheull.free.fr/gavachantho.htm -version juillet 2008). Et dans un livre assez récent, "Les Gavaches" (Sud-Ouest, 2008), de l'historien Jacques Dubourg on voit revivre  "ces familles oubliées qui ont sauvé nos terres d'Aquitaine". L'Aquitaine paraissait bien loin du Roussillon...

"Aux XVe et XVIe siècles, lit-on dans "Les Gavaches", après des périodes de peste et à l'issue de la guerre de Cent Ans, de très nombreuses terres d'Aquitaine ont été abandonnées. Ce sont des familles de Saintonge, du Poitou, de Vendée, d'Angoumois... qui sont venues les remettre en état et les cultiver. Nouvellement établis sur les bords de la Garonne et de la Dordogne et notamment dans le Blayais, le Bordelais, le Libournais, le Réolais, le Marmandais et dans l'Entre-deux-Mers, ces hommes, ces femmes et leurs enfants ont fait l'objet d'un profond mépris de la part de la population autochtone, qui les affublait du qualificatif de «gavaches». Ce terme, utilisé jusque-là par les Espagnols, désignait les étrangers ou les gens de peu d'intérêt."

Voici la définition que donne, via internet,  le Dictionnaire de Trévoux, de son vrai nom Dictionnaire universel françois latin (Édition lorraine, Nancy 1738-1742) 

"GAVACHE, adj. Eft un tèrme injurieux dont fe fert en Efpagne en méprifant les pèrfonnes fans coeur, & mal vétuës. Vilis..."

CE mot vient de gavache, mot Efpagnol. On nomme ainfi le peuple qui habite les montagnes qui féparent la France de l'Efspagne, & ceux du Gévaudan & du Limofin, qui ont été appeffez Gabati par Strabon, Pline & César, parce que ce peuple va gagner fa vie en Efpagne, en s'appliquant aux métiers les plus vils. Ménage, après Covarruvias.

Pour sa part le moderne "Dicionario de la Real Academia" dit pour Gabacho, Gabacha:

"Del occit. gavach 'que habla mal'.

1. adj. Natural de algún pueblo de las faldas de los Pirineos. U. t. c. s.

2. adj. Perteneciente o relativo a los gabachos.

3. adj. Dicho de un palomo o de una paloma: De casta grande y calzado de plumas.

4. adj. despect. coloq. francés. coloq. U. m. c. s.

5. m. despect. coloq. Lenguaje español plagado de galicismos."

A Blaye comme à Perpignan, le mot gavache existe même si son contenu sémantique n'est pas tout à fait identique, n'a pas la même intensité péjorative. Il pose néanmoins l'évidence d'un autre (que soi), à la fois différent et...moindre, parce que venu d'ailleurs (étranger), d'un voisinage plus ou moins proche, que les raisons de sa venue soient de nature économique ou militaire. Mais, il est clair que pour de Fossa en ce moment capitaine d'infanterie de ligne à la Légion de l'Allier, les Gavaches sont les voisins... languedociens et que le ton de la lettre à Mme de Marguerit est celui d'une conversation entre gens cultivés qui acceptent le changement de société...

Le 15 janvier 1907, rapportera Lluís Pastre (instituteur catalaniste, d'origine languedocienne ), dans un brillant travail sur le catalan populaire du Roussillon, un crieur public du nom de Michel Magne, s'adresse ainsi à ceux qui l'écoutent:

"M'han dit de vos fer una crida de vi: la voleu en francès ó en català?

Le public rassemblé autour du crieur répond:

"Que dius? Que sem gavatxos? Fes le en català home".

En 1907, cela fait 58 ans que François de Fossa est mort et 90 ans qu'il a écrit à Mme Marguerit, à Blaye. Mais le capitaine n'aurait pas eu ce genre péremptoire de réponse. De plus il n'avait aucun sympathie pour le "baragouin" (c'était son mot disqualifiant) de son pays, et dans une lettre il conseille à sa soeur, sa bonne amie Thérèse de veiller à ce que son fils s'en éloigne. Dans toute sa correspondance, il n'y a d'ailleurs pas plus d'une douzaine de termes locaux, roussillonnais. Cependant dans l'extrait du crieur public  le gavatx n'est pas considéré comme la langue des Languedociens (quid de l'occitan?) mais comme langue des Français, et ainsi le gavatx est-il devenu synonyme de français. 

Désignation ethnique, gavache devient aussi une désignation linguistique.  Et le mot, né bien avant Fossa, va poursuivre sa vie sur les lèvres ou sous la plume des générations qui se succèdent jusqu'à nos jours. s'atténuant ou s'avivant au fil des vicissitudes politiques et culturelles. 

Sous la plume d'un excursionniste

"Gabacho" est le nom méprisant sous lequel, les espagnols désignent volontiers les français. Au figuré, gabacho signifie "homme sale, de nature malpropre". (cf De la vallée de Niscle à Gavernie" par Emile Belloc in Bulletin Pyrénéen de juin 1902.)

Sous la plume d'un linguiste:

"El Capsir fa la frontera de la llengua; mes enllà de Font-rabiosa, el vilatge estrem de la conca, ja parlen gabatx". (p. 215, in Dietari de l'Escursio fiologica de...1906, Alcover, Revue catalane (1907).  On y parle aussi des "rapports entre la langue languedocienne (gabatx) et le catalan" (p. 408)

Sous la plume d'un poète:

Dans "Als meus vells", Pau Berga écrit ce vers "per comprar bous o fedes, lluny, al pais gabatx" (p. 461, Revue catalane (1910)

Sous la plume d'un géographe.

            "C'est ici le contact de deux nations. Malgré les changements de frontière, malgré l'action de notre centralisation française, aujourd'hui encore on sent, rien qu'à voir la différence entre Salses et les villages du Narbonnais, qu'on a quitté la terre des gavaches pour entrer dans un monde nouveau. Aux molles inflexions des patois langeodiciens succède l'énergique brièveté du catalan." (p. 313) Maximilien Sorre, dans son chapitre sur le défilé de Leucate, de son ouvrage sur les "Les Pyrénées Méditerranéennes", offert aux lecteurs de la Revue catalane (1913).

Sous la plume d'un homme de lettres.

Analyse d"un grand roman catalan" "L'Infante" ou Inès de Llar de Louis Bertrand, par Paul Bourget, de l'Académie Française, parue dans la Revue catalane (1920), après avoir étée publiée dans l'Écho de Paris.

'Les portraits de ce nobles Roussillonnais conspirant contre les gavaches s'animent pour vous dans ces petites salles tapissées d'azulejos, dont le romancier dénombre tous les meubles, tous les ustensiles, toutes les armes".

 

xxxx