Le chanoine catalan Miquel de Giginta- certains ne l'ignorent pas- fut dans la deuxième moitié du XVI° siècle un actif militant de la lutte contre la pauvreté et contre la mendicité et reste une belle figure de la fondation des "Casas de la Misericordia". Ce fut vraisemblablement l'un des perpignanais qui bougea le plus pour exposer ses propositions sociales que de nos jours nous appellerions réformistes dans l'Espagne du Siècle d'Or dont faisaient partie alors le Roussillon et la Cerdagne. Mais ce n'est ni d'histoire ni d'idées sociales que nous voulons ici rendre compte. Ce sont là choses bien trop sérieuses pour des sourires blanches et inexpertes. Non ce qui est interessant anecdotiquement  c'est de remarquer, si l'on a son GPS allumé qu'il y a... 430 ans, ce Giginta publiait deux ouvrages, L'un "Atalaya de caridad", à Saragosse (Simon Portinaris). L'autre "Cadena de Oro", à Perpignan (Sanson Arbus). Deux ouvrages rédigés en castillan, dont on n'a pas retrouvé de trace éditoriale depuis leur première sortie en 1587. Deux ouvrages qui par ailleurs n'ont fait l'objet d'aucune traduction, ce qui ne signifie pas  qu'ils n'ont pas été lus et commentés par des rats d'Archives et des aigles d'Université, et permis des applications à des états et problématiques de notre temps. L'exemple pionnier et le plus brillant étant celui du professeur Michel Cavillac, à l'origine de toutes nos connaissances sur Giginta, parfois appelé l'abbé Pierre du XVI° siècleIl convient bien sûr d'associer à son nom celui du professeur Felix Santolaria Santolaria auquel ont doit la belle réédition critique en l'an 2000 à Barcelone, du "Tratado de remedio de pobres", le premier livre de notre chanoine réformiste mais publié, lui en 1579, à Coimbra (André de Mariz) en 1579. Un quatrième ouvrage, "Exhortación a la compasión" fut publié en 1583 à Barcelone (F. Trinxer).

Dans les pays qu'il parcourut, Giginta ne réussit pas toujours à se faire entendre (les détracteurs fleurissant en tous temps), mais il y fut quelquefois écouté jusqu'à  voir s'y concrétiser sa "Cada de Misericordia".  Tolède ( 1580), Madrid (1581), Grenade (1582) et  Barcelone (1583)... Oui, vous venez de lire Tolède (1580). Arrêtons-nous y un instant et spéculons un petit peu.

Notre chanoine itinérant à l'âme sociale, ne serait-il pas arrivé dans la ville dans le temps même où Domenikos Theotokopoulos (1541-1614) y a posé (au printemps 1577, dit la biographie) son chevalet qui en fera... El Greco,pas moins cet auteur de nombre de chefs-d'oeuvre parmi lesquels "L’enterrement du Comte d’Orgaz" (1586). Il n'est pas vraisemblable d'avancer que Giginta vit ce tableau en l'église San Tomé (où il se trouve aujourd'hui encore) tout bonnement parce que le peintre n'en avait pas encore reçu commande.  Cependant, il n'est pas tout à fait fou-fou-fou  d'imaginer que les pas du Crétois et du Roussillonnais s'y sont croisés.  Cette Tolède des années 1580 est également la Tolède familière à Miguel de Cervaantes y Saavedra (1547-1616) comme à... son "Don Quijote" (1606). Ce n'est pas tout. C'est dans cette ville (qui a attiré, disons-le en passant, tant d'écrivains français de Théophile Gautier (1811-1872)  à Maurice Barrès (1862-1923,  jusqu'à Claude Delmas (1932-2016), avec "L'emmurée de Tolède") où Santa Teresa de Jesus (1515-1582) a été autorisée à se retirer dans le couvent des Carmélites déchaussées qu'elle y a fondé (Sainte Thérèse d'Avila s'y trouve précisément en 1580, selon l'hagiographie 1) et où San Juan de la Cruz (1542-1591), fils de tolédans, s'éveilla à la poésie mystique. Tolède, avez-vous dit ? Oui, mais sous Felipe II. Ce sont là des contemporains du Tolède dans lequel Giginta passait de l'utopie au pragmatisme....

1- C'est à Salamanque qu'en 1588 Fray Luis de Le♀n (1527-1591) publie "Los libros de Madre Teresa de Jesus".

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