Et si le chanoine Miquel-Miguel-Michel Giginta d'Elne, auteur de "Tratado de Remedio de pobres", fameux livre toujours non tradauit en français, avait croisé, à Madrid, sous le roi de Philippe II et au temps de Cervantés, Zan1 Ganasse? (1568-1610), comédien italien itinérant, introducteur à Paris et à Madrid de la commedia dell'Arte? Une chose est incontestable, Giginta parle de ce personnage dans le "Remedio..." l'orthographiant "Ganaça" dans un chapitre où il parle du "financement" des maisons de Miséricorde, dont la création fut la raison cardinale de sa lutte sociale, économique, culturelle et morale. Il ne fait pas de doute non plus que le bouffon et le chanoine aient marché dans les mêmes rues du Madrid du dernier tiers du XVI° siècle. A Madrid, le rouillonnais y serait arrivé en 1574. Pour sa part, Ganasse y serait arrivé avec sa compagnie à peu près à la même date, en provenance de Paris après avoir travaillé en Italie (il est signalé à Mantoue en 1560), en Autriche (Linz, Vienne) et  Prague, dans les années 1569-70. C'est à Paris, où en 1570, il aurait établi l'un  des premièrs théâtre de la comédie italienne, à en croire Maurice Sand,  l'auteur de "Masques et bouffons" (1860). Le fils de George Sand l'attribue à "un nommé Ganasse ou Juan Ganasse". Le poète Jean Vauquelin de la Fresnaye (1536-1607) l'évoque dans un passage de son "Art Poétique"

'' Ou Danus qui ne doit au maistre s'égaller,/ Ou le bon Pantalon, ou Zany dont Ganasse/ Nous a représenté la façon et la grâce''

Ce Paris où en 1572, Ganasse  aurait bénéficié (selon des historiens) de la première... subvention culturelle.  "A Albert Ganasse et ses compaignons, ioeurs de comedies, estant à la suitte dudit seigneur- 500 livres en considération du plaisir qu'ils donnent ordinairement à Sad. Majesté et pour leur donner moyen de viure et eulx entretenir à sa suitte." Une information dont fait foi le Registre de l'Epargne pour 1572, citée par l'archiviste de la Comédie Française Georges Monval dans son ouvrage sur "Les théâtres subventionnés" (1879). Sont cités comme on a pu le dire deux Ganasse, l'un prénommé Albert, l'autre prénommé Juan. Ce prénom castillan, le tient-il, d'un séjour antérieur en Espagne? Comme l'écrit Maurice Sand. "Ganasse dirigeait, en Espagne, dans les premières années du règne de Philippe II, une troupe de comédiens italiens qui jouaient des farces en langue italienne." Fils de Charles-Quint, Philippe (1527-1598) devint roi d'Espagne en 1556, suite à l'abdication de son père.

Voici ce qu'un lecteur-connaissant la langue italienne- pouvait lire le dimanche 24 janvier 1859  dans l' hebdomadaire "Il Messaggere di Parigi. Giornale non politico" (dont le siège était à Paris, au Faubourg Montmartre, 4) dans un article intitulé "Sull'antiche compagnie comiche italina a Parigi"" qui parle de Ganasse. “I registri manoscritti del Parlamento fanno menzione di un teatro italiano aperto in Parigi nel 1570, da una Alberto Ganasse, o Ganascia, che dava commedie e tragedie, sotto la protezione del re. Il Procurator generale ne mosse lagnanza al parlamento, adducendo fra altri motivi d'accusa, che il prezzo di sei e sette soldi per persona era eccessivo ed inusitado fino allora. Il Parlamento ordinò la chiusura di quel teatro; Ganasse vi s'oppose, attenendo dal Re nuove lettere patenti, ma sembra che il Parlamento refiutasse di registrale, giacché non trovasi più parola nè di Ganasse nè della sue compagnia". Le séjour parisien de Ganasse ne paraît pas avoir trouvé un grand "happy end". "L'actor italiano, en 1571, habia tenido problemas en París, según documenta Falconieri, debido a los altos beneficios económicos obtenidos" confirme Ignacio Javier de Miguel Gallo dans son article "El proceso de consolidación del teatro en Burgos (1550-1605) : Miguel Giginta y la Casa de Niños de la Doctrinas." (Bulletin hispanique 1992-1994). Tiens, le nom de Giginta égaré en chemin qui réapparaît. Dans l'article, l'auteur le rattache au théâtre, à l'économie théâtrale moderne, faudrait-il dire. Miguel Gallo y analyse une "carta" (lettre) que le chanoine avait adressé  depuis Madrid au "Corregidor" ( ou au "Regimiento") de Burgos. Cette lettre est datée du 2 mars 1782.

L'objectif de cet avocat de la cause des démunis était de convaincre les autorités d'ouvrir, comme il l'avcait déjà proposé et obtenu en quelques endroits et en promesse du moins, une "Casa de Misricordia". Il avançait dans son plaidoyer éloquent et détaillé  -entre autres arguments- une source de financement dans les comédies: "Y más, auiso a Vuesta Señoría, cómo se podrán valer para la mesma obra, entre otras cosas, de los asientos de las comedias, quando las vuiere, que suelen valer otro tant como la entrada e importará al respeto mucho, como la esperiençia lo ha amostrado a los hospitales, que por acá lo lleuan." La pratique existait déjà et il ne semble pas que le réformateur illibérien du premier siècle d'or hispanique l'ait inventéeDans cette "carta" le nom de Ganasse n'est pas mentionné; cependant il est bien nommé -quoique sous la forme "Ganaça"- dans son traité du "Remedio de pobres", édité en 157, trois ans auparavant. On peut y lire, au chapitre VII, dans ce castillan dont raffole ote ami J.-D. Bezsonoff i Montalat, ceci: "Y si a Ganaça  (orthographe catalane?) se dio licencia, para que con sus desnecesarias comedias se lleuase tantos mil ducados de estos reynos, sin dexar por ellos más de algunos viciosos pasos impresos en los oyentes, sólo viento." Le paillasse n'y est pas montré, loin s'en faut, à son avantage, ni comme "auteur"  (traduction: de "pièces inutiles") ni comme entrepreneur de comédies -âpre au gain. Ces traits d'un portrait en négatif prouvent toutefois qu'il a connaissance de ce que joue cet italien ("qui signait de son vrai nom Alberto Naseli3", précise l'un de ses biographes Emilio Cotarelo y Mori), sans nous persuader qu'il ait assisté, ainsi que l'aurait fait l'auteur madrilène Lope de Vega (1562-1635), à quelque représentation que ce soit d'une pièce du répertoire de la "compañia" A Madrid, bien entendu. Entre 1579 et 1585, il y a dans la capitale espagnole "quatre corrales de comedias": La Puente, La Pacheca, Cruz y Príncipe, Ou dans d'autres villes où la coïncidence a pu les réunir; le saltimbanque pour une représentation, le chanoine pour une audience. 

Ces "corrales" Giginta n'en ignore ni l'existence ni leur développement, mais de là à en écouter les pantomimes et les bruits, en partager les valeurs et les irrévérences masquées ou bastonnées.... Lui était tenu par d'autres priorités, de combattant contre la mendicité, pour la résorption de la pauvreté, et clef de voûte de son idéologie revendicative l'ouverture des "Casas de Misericordia". Le théâtre n'était pas sur l'agenda de ses urgences, même si dans le plan de rassemblement des vrais mendiants, les activités de loisir et éducatives n'étaient pas exclues. Les deux hommes, l'Italien de Bergame et le Catalan de Perpignan sont arrivés à Madrid à la même époque (ca 1574/1576) avec des objectifs et des ambitions bien différentes. Giginta passe les années 76 et 77 à Madrid; il y rédige à l'adresse du roi Philippe II un mémoire intitulé « Representacion para que se remedien los pobres » (base de son "Remedio...) Après un séjour au Portugal qu'il sent plus propice à l'accueil de ses idées, et où il réussit à faire publier, à Coimbra en 1579, son "Tratado de remedio de pobres". Cet inusable activiste d ela cause des pauvres est à Tolède en 1580 pour la création d'une "Casa...", revient à Madrid dans le cours du deuxième semestre; en 1581, il y organise une "Casa..."  (pour accueillir près d'un millier de pauvres.) On le voit en négociations et éventuellement pose  d'une première pierre pour le rattacher à un rite bâtisseur de notre XXI° siècle:  Grenade, Jaen, Séville, Burgos, Valladolid, Oviedo; Barcelone (1783), Perpignan (1784) où il publie chez Sampson Arbus, "Cadena de oro". Et revenu en Espagne, pour un deuxième périple de promotion de ses "Casas": Barcelone, Tarragone, Saragosse, Monzon, Huesca, Valencia. Et Madrid et Saragosse de nouveau, alternativement, entre 1586 et 1588. A partir de cette date, on perd la trace l'ecclésiastique roussillonnais réformateur social, né à Perpignan en 1534, revenu au pays et peut-être emporté par une épidémie de peste. On dispose sur Ganasse bien moins de précisions biographiques que sur Giginta (sur lequel le précieux et toujours incontournable Michel Cavillac son "découvreur" et Felix Santolaria Sierra son "éditeur" ("Tratado de remedio de pobres, Barcelona, 2000 veillent). Mais, comme Giginta, Ganasse est "en tournée". Sa compagnie ne restait pas toujours à demeure dans la capitale de la Castille et elle se déplaçait (même si le carnet de route est beaucoup moins serré en étapes): Tolède, Valladolid, Guadalajara  et  jusqu'à ...Séville (1575, 1578).

Ce ne fut pas un éternel succès et sa vie ne fut pas un long fleuve tranquille.Il y a souvent des cahots sur la chemin des comédiens, bouffons ou tragédiens. Lui aurait même connu la prison (1781). Son nom de scène (qui existe en langue catalane et que donne le DCV et signifie: gros mangeur insatiable) est peut-être un sobriquet que lui valut -dans une figure rabelaisienne- ou son fort appétit ou sa corpulence, l'embonpoint prise à faire tant bonne chère dont on ignore en quel pays il se l'appropria ou se l'inventa. "Ganassa must have eaten well in Spain, for there he was renowned for his gargantuan girth and standing on his hands may have become difficult" nous disent John Rudin & Olly Crick dans "Commedia Dell'Arte: A Handbook for Troupes" -2001. Si ce nom figure dans le livre majeur du chanoine d'Elne sans c'est qu'il devait correspondre  à une célébrité contemporaine peut-être discutée pour la qualité de ses oeuvres ou pour son comportement de chef d'entreprise.Une célébrité qu'il est difficile de contester quand on voit qu'elle a trouvé écho ironique chez un Baltasar Gracián (1601-1658) Ganasa, célebre gracioso italiano, cuando volvió rico y raro a su patria, preguntado cómo había hecho tanto dinero en España respondió: Encorralando bestias.” On ne sait pas si à Burgos, les autorités de la ville donnèrent une suite favorable à la sollicitation et au conseil de Miquel-Miguel- Michel Giginta, né à Perpignan en 1534. Un Giginta qui, après des "pudeurs de gazelles" de celles qu'aurait pu avoir le chef de nos Insoumis s'il avait écu dans le Madrid du XVI°- devant les "inecessarias comedias" s'avisé d'instrumentaliser les mêmes à fin de participer financièrement à l'Oeuvre des Casas de Misericordia. Comme le prouve la "carta" analysée par Ignacio Javier de Miguel Gallo. 

 

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1-Zan serait pour d'aucuns un diminutif de Zanni dont le "Dizionario italiano Olivetti" nous donne deux acceptions: "1 teatro il servo ridicolo della commedia dell'Arte. 2 buffone, pagliaccio." Zan pour  quelques autres aurait un lien avec "sganarello", et  tel autre, enfin, y voit une dérivation du prénom castilla "Juan".

2-C'est l'embarras du choix: Ganaça, Ganasa, Ganascia, Ganasse, Ganassa.

3-Naseli ou Naseli, parfois Anaselli et Nazeri, et même (ce n"est pas exhaustif) Gonazzi.

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