Au miroir de certaines lettres de la correspondance François de Fossa à sa soeur Thérèse, se révèle un caractère d'homme, une psychologie, une morale, une étiquette éthique et une souffrance que son oeuvre guitarristique, celle de sa propre inspiration comme celle de ses adaptations des plus grands comme Mozart, Haydn, Beethoven ou Rossini, ne révèle pas toujours. Voici trois scènes, trois audiences, trois narrations biographiques (dont l'intérêt littéraire n'est pas absent) qui nous aident à mieux le saisir.  En trois lieux différents, à trois dates différentes, et chaque fois suscitées par la necessité de trouver une place, on dirait aujourd'hui un job ou un taf. Le voici d'abord , en Espagne à la Cour Aranjuez où il est arrivé le 2 mai 1804 et se trouve à l'Audience du 8 mai.

"Dès le Ier jour de mon arrivée je n'ai cessé de faire des démarches pour voir le Roi; mais comme il y a pour en venir à bout une infinité de formalités à observer dont j'étois peu instruit, je n'ai pu y parvenir qu'avant hier. Je vis d'abord diner le Sire Charles IV1 comme je ne m'attendais pas à trouver si peu de monde dans la Salle je me fis remarquer de S. M. qui demanda à haute voix au Capitaine des Gardes, parce que mon uniforme assez différent de celui des troupes d'Europe m'attira son attention. Son Capitaine des Gardes lui dit que j'étais l'officier d'Acapulco2 auquel il venait d'accorder la permission de passer en France3. S. M. Me regarda deux ou trois fois depuis les pieds jusqu'à la tête & parla quelques minutes d'Acapulco & de l'Amérique avec son Capitaine, sans que je pusse entendre leur conversation parce que la Salle est fort grande & le Roi bredouille un peu. L'attention du Seigneur Charles m'attira celle de toute l'assemblée, ce qui ne laissoit pas de m'embarrasser pour garder une contenance. Enfin le Roi acheva son diner, les courtisans entrèrent & je me confondis dans la foule. Je passai ensuite à l'appartement de la Reine4 & j'assistai à sa Cour où le Roi vint la chercher. A quatre heures de l'après-midi, j'attendis S.M. dans la Salle des Gardes du Corps suivant l'ordre que j'en avois, & sur son passage je lui baisai la main & lui remis mon mémoire ainsi que mon certificat. Peu de personnes, lui dis-je n'auront rendu à V.M. des services aussi importans que ceux que j'ai l'honneur de vous présenter d'une Soeur5 qui a mille fois exposé sa vie pour vous les rendre; mais il n'en est pas non plus qui se soient présentées à V.M. plus dénuées de protection que moi. Le seul ressort que j'ai auprès de vous ne consiste que dans la justice de ma cause & et je supplie V.M. De vouloir bien y faire attention. Le Roi écouta avec toute la patience possible, toute cette harangue que je lui fis en espagnol, il me répondit par un C'est fort bien (està muy bien) & fourra mon mémoire dans sa poche" (Lettre Aranjuez, 8 mai 1804).

1.  Charles IV (1748-1819). Roi de 1778 à (mai) 1808.

2.-Fossa vécut en Nouvelle Espagne (Mexique) entre 1798-1803. D'abord à Mexico, puis à Acapulco (1800-1803), comme sous-lieutenant d'infanterie.

3. La raison essentielle en est de pouvoir- de retour en Europe- aller rendre visite à sa soeur (sa bonne amie),  à son mari Joseph Campagne et à son neveu/filleul François.

4. Il s'agit de Louise de Parma, maîtresse de Manuel Godoy, le Prince de la Paix, premier ministre.

5. Thérèse Fossa est mariée à Joseph Campagne. Elle est l'aînée de François et une figure de l'engagement  royaliste et du côté de l'Espagne, donc de l'autre Bourbon, pendant la guerre de cet Etat contre la Convention.

 

Un mémoire...sans aucune réponse. Une audience... sans lendemain (bénéfique). Une impuissance de roi1 dont témoigne dans une plume désappointée ce morceau de lettre écrite quatre jours plus tard.

"je ne m'en suis guère mis en peine: je n'ai trouvé qu'une leçon de plus, & un nouveau motif d'aversion pour l'espèce humaine surtout pour les Rois que diable est-ce qu'ils font sur leur trône s'ils ne se mêlent point des affaires du Gouvernement? Qu'ils sachent au moins en descendre s'ils n'ont pas assez d'énergie pour l'occuper & qu'ils ne laissent pas à des vils mercenaires le soin de rendre justice à leurs sujets qui est bien le Ier & le plus sacré de leurs devoirs." (Lettre Madrid, 12 mai 1804)

1. Il est vrai que c'est son favori et amant de la Reine,  Manuel Godoy, Prince de la Paix qui mène le bal dans le royaume. Godoy qui avait éloigné de la capitale le ministre de la guerre Miguel Josef de Azanza nommé vice-roi de Nouvelle Espagne (Mexique) et qui rappelé en métropole sera fait Conseiller d'Etat mais..."banni" à Grenade. Godoy dont un frère était un amateur de guitare dont il fera la connaissance à Cadix. .

 

En Catalogne à présent et à Barcelone, auprès de Roussillonnais. Emigrés comme lui, mais... pas tout à fait semblables à lui. Il y espérait quelque soutien, et il déchantera nourrissant une double colère physiologique et littéraire exprimée par une plume acrée et une belle encre comme suit:

« Après deux mois et demi de continuelles visites au Marquis d’Oms1 il m’a enfin procuré hier l’honneur de voir Mme de Réart 2. Cette femme m’a étourdi de son caquet depuis mydi jusqu’à deux heures, sans me laisser seulement le loisir de lui répondre un : vous êtes une bougresse ; qui étoit la seule réponse qu’elle eut méritée. Je n’ai gagné dans cette ennuyeuse séance que de voir pousser ma patience à bout par les expressions sucrées & emmiellées d’une femme qu’il a bien fallu laisser jaser tout son saoul par respect pour le sexe babillard dont elle fait partie & dont à coup sur elle ne dément pas l’épithète ; et j’y ai perdu d’abord mes pas, et puis le goût de mon diner, qui se trouvoit déjà froid à l’heure que je suis retourné au logis. C’est dit-on, un crîme que de souhaiter de mal à personne : pour moi je ne leur désire d’autre (tant aux Réart qu’aux D’Ortaffa3 que de les voir bruler au fin fond des enfers, et je ne crois point faire en cela le moindre péché véniel : les meilleurs théologiens auroient beau me le dire : je ne les crois plus depuis qu’il s’en est trouvé qui permettent à D’ort. & R. de me voler ce qu’ils me doivent en toute sureté de conscience ? il en est d’eux comme des avocats : ils trouvent des raisons pour tout….Adieu, je finis pour ne pas enrager en parlant de ces gueux de nobles, qui me font regretter de n’être pas charbonnier pour me trouver encor plus loin de leur race perfide. » (Lettre Barcelone, 12 mars 1805)

1- "Joseph d'Oms donna sa démission en août 1791, émigra avec son fils, en août 1793, pour éviter son arrestation, et mourut à Barcelone le 19 février 1807 -nous apprend le "Dictionnaire des Biographies roussillonnaises" de l'abbé Jean Capeille.

2-  Sans doute l'épouse de Joseph de Réart qui émigra en 1792 et par conséquent Madeleine, fille de François de Copons et de Marie d'Oms, dernière héritière de la famille française de Copons- comme l'indique le "Dicctionnaire des Biographies roussillonnaises" (selon le Capeille).

3-Antoine d'Ortaffa marié à Thérèse de Ros de Margarit, qui lui donna un fils, Paul, lequel émigra en 1792 et mourra en 1825. (ibidem). Les Fossa avaient des rapports compliqués avec les D'Ortaffa.

 

Fossa ne porte pas la dame Réart dans son coeur. Portraitiste et observateur social aigu. Dans son indignation rageuse, il y a comme un cri de... classe. Et comme si la lettre que l'on vient de lire (on ignorera toujours si le style bretteur et le ton acide déplurent à la destinataire au point qu'elle en aurait réprimandé toujours épitolairement son frérot), ne suffisait pas, une deuxième suit  encore plus explicite. Sa plume mettant ici à mal charité et compassion et tracant une vignette de l'égoïsme.

 

  "Tu me dis que je devois parler conscience 1 à Mde Reart: je croyois que tu n'ignorois pas, que des gens comme elle sont au defsus de ces vétilles, et lors même qu'elles ont l'air de vouloir y faire attention, elles trouvent mille théologiens pour un qui les tranquilisent et qui font servir le voile de la religion à couvrir leurs attentats. M. Noguer2, ton ancien confefseur, a afsuré cette Dame qu'en toute sureté de conscience elle pouvoit se nourrir tous les jours d'ortolans, sans nous donner de quoi manger des haricots. Plusieurs autres casuistes tant français qu'espagnols, l'ont aufsi afsurée de la part de Dieu qu'elle ne nous devoit rien; et si on commence par te mettre en avant des arguments aufsi définitifs, que te reste-t-il à faire que de te soumettre humblement aux capices de ceux qui sont nés pour usurper tes droits tandis que tu es née pour le souffrir sans te plaindre." (Lettre Barcelone 23 mars 1805).

1-Courtoisement, honnêtement.

2-Peut-être de la famille de Jean de Noguer-Albert, ancien procureur-général du Conseil Souverain du Roussillon,émigré en Espagne en 1792 (selon le Capeille).

Et le voici enfin à Paris. A son corps défendant, puisque secrétaire particulier de Miguel Josef de Azanza, duc de Santa Fe (ministre afrancesado, très proche du roi Joseph Ier), il est de la retirada des troupes françaises, après leur défaite à Vitoria. En France, est-il mieux reçu par les Grands ou prétendus grands qu'il sollicite pour trouver auprès d'eux quelque appui et perspective d'emploi ? Hélas, pas immédiatement même quand on lui laissé espérer la recommandation d'une ancienne connaissance de son père, la maréchale de Mailly. Voici le récit de l'audience, où l'ironie peine à servir d'antidote efficace à l'humiliation par l'arrogance et le mépris.

"C'est une élégant1 beaucoup plus jeune que je ne croyais et qui a encore une mine à prétensions. Je laissai hier mon nom chez le Concierge d'un superbe hôtel qui lui appartient, rue de l'Université, faubourg St germain, suivant l'usage qui chez les Grands veut que les petits se fassent annoncer 24 heures à l'avance, pour qu'on ait le temps de les consigner à la porte si on ne se soucie pas de les recevoir. J'y suis retourné aujourd'hui, le portier m'a annoncé que Madame allait sortir pour affaires; j'ai compris que ma visite ne devrait pas être longue. Quoique Madame fut pressée de sortir, elle devait avoir  sans doute quelques affaires domestiques dans son boudoir, car j'ai eu le temps de faire un somme de près d'une heure dans son sallon où j'ai été introduit de suite. Enfin le bruit qu'elle a fait en ouvrant sa porte m'a réveillé. Après les premiers compliments, elle m'a demandé qui j'étais. Ah! Oui de fossa, il y avait je crois quelqu'un à Perpignan qui s'appelait comme çà-oui, c'était ce me semble un avocat2. (Ce mot prononcé avec un petit air de mépris). Oui Madame un avocat dont M. le Maréchal fesait le plus grand cas, à qui il fesait l'honneur de l'inviter très souvent à sa table, & je te fais grâce du reste de notre conversation. On m'a demandé en baïllant ce que j'étais devenu depuis le beau compliment et le bouquet que je n'ai pas manqué de rappeler; on m'a écouté en baïllant mon histoire que j'ai faite en deux mots; on m'a dit qu'il aurait mieux valu en 18103, venir servir Napoléon... Mais Madame, il aurait fallu me faire connaître comme français à Grenade, et alors j'étais fusillé.-Ah c'est vrai, il valut mieux effectivement servir le Roi Joseph, qu'avoir un pareil sort. On m'a demandé ce que je comptais faire. J'ai demandé la haute protection...en attendant on s'amusait beaucoup à faire des petites caresses à un vilain chien, à moitié galeux. On m'a dit que dans le moment il était très difficile de me placer, qu'il ne fallait pas me rebuter, qu'à force de chercher je trouverais. On a éludé de me répondre directement à mon attaque. Depuis deux ou trois minutes j'entendais rouler avec fracas une voiture dans la Cour. Je me suis levé, je savais que Madame allait sortir...oh oui,j'ai justement un rendez-vous d'affaires auquel je devrais déjà être rendue.- J'ai demandé seulement pour la forme, la permission d'usage d'aller quelquefois faire ma Cour, ce qui m'a été accordé, également pour la forme." (Lettre 9 août 1814)

1-La maréchale de Mailly, Marie Blanche Félicité de Narbonne-Pelet (1763-1840) troisième épouse et veuve de Augustin-Joseph de Mailly (1708-1794), commandant en chef en Roussillon en 1749, rénovateur de l'université de Perpignan (entre 1760 et 1763.). Elle avait à peine quinze ans  lorsque le marécahal âgé de soixante dix ans l'épousa.  Au moment où le Perpignanais Fossa lui fait sa visite elle a 51 ans et est veuve depuis 20 ans.

2- Les relations entre le Maréchal et ll'avocat, le père de Fossa sont anétrieures à 1789, date du décès de ce dernier.

3-En 1810, l'armée régulière espagnole à laquelle il appartenait étant en débandade en Sierra Morena (Andalousie) Fossa se dirigea vers Grenade, où arrivèrent presque simulaténement les Français victorieux conduits par le General Sébastinai de La Porta. Ce dernier le fit prisonnier...Azanza, minsitre de Joseph lui évite l'exécution et le roi le libère sur parole. L'année 1810 est une année charnière dans la biographie de François de Fossa: sa renaissance.

 

 A cette époque, François de Fossa a traversé bien plus de galères militaires, sentimentales, politiques, économiques et sociales qu'il n'a sans doute composé de partitions et donné de concerts. L'amertume est la solde de ses expériences. La mélancolie, son passeport territorial.

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