Ils étaient quatre. Ils n'étaient ni mousquetaires ni gascons mais... peintres. Ils s'appelaient Serge Bonacase, Pierre Burnoud, Balbino Giner et... Pierre Guyot. Les plus anciens se souviennent. Ils ne servirent aucun roi, aucune reine ni non plus aucun évêque mitré. Peintres pour le meilleur et le pire d'une résidence hors des grands centres, fermes dans leur indépendance d'esprit et un travail en toute liberté. Pierre Guyot, le dernier de ce quatuor du plaisir visuel, de la toile (avant l'internet) nous a quittés ce midi du 7 juin. Jour de pluie et de profond chagrin pour celles et ceux qui l'ont approché et aimé.Peintre, Guyot le fut à pleine palette mais hors normes et recettes académiques et flirts  avec les modes changeantes . Artiste, il le devint aux avant-veilles de 1968, date à laquelle il abandonna le monde des forges, où il était ingénieur pour se convertir en créateur de paysages. Originaire d'Orléans (où il naquit le 16 décembre 1934), il choisit le Roussillon comme point d'ancrage.

     Tout d'abord installé à Collioure, au Coma Chéric où un temps il pratiqua la sculpture à l'arc électrique, tombant ensuite masque pour passer au chevalet et au jeu des couleurs. Le peintre est adopté par les habitants de Collioure. L'un de ses premiers tableaux s'appelle « Marché au soleil » et il offre sa première exposition en terre catalane à l'accueillante "Hostellerie des Templiers "de Pauline et René Pous. Il s'y fait connaître par un « Christ à la Colombe » qu'il gardera avec lui toute sa vie et que ses amis pouvaient voir quand ils lui rendaient visite à Perpignan. 

    La conquête du département par le peintre autodidacte venu du Loiret venait de commencer. Elle ne sera pas aisée. Mais le soutien de quelques uns de ses pairs le confortera dans cette vocation...Le voici, après Collioure, à Perpignan. Rue des Augustins, puis rue des Abreuvoirs, déjà proche du coeur mondain de la cité. C'est la place de la Loge, où il aménage un assez vaste atelier au deuxième étage d'une immeuble en vis à vis du beau portail Bourguère de la Mairie. Cette Loge, dont la vestale est une très appétissante vénus maillolienne qui fit rougir, à la suite du romancier Michel Déon (disparu fin décembre 2017), auteur des "Poneys sauvages", d'autres écrivains confirmés ou en herbe. Le voilà haut-perché, à deux pas de la rédaction et des rotatives insonorisées de L'Indépendant. Pierre Guyot porte beau, et traverse la place avec une détermination élégante. Sans doute l'air un peu bohème mais pas du tout dans le look des marginaux des seventies. Hors-peinture; il devient familier du Café de France, de la Bourse et de la Brasserie de la Loge, tenu par les Deprade, qui seront parmi les premiers défenseurs de son art.  A la fois mieux installé en atelier et plus assuré dans son travail, il peut peindre dans plus de sérénité et recevoir en son atelier, parlant musique et poésie autant que peinture. Parmi ses amis: le précieux et silencieux Pierre Burnoud et les deux stars locales de l'époque: Serge Bonacase, l'abstrait et Balbino Giner, le figuratif.

    Loge: lieu de passage. Il y croise des visages d'art nouveau, comme André Valensi, le benjamin des ex-Supports-Surfaces, ou Marc Fourquet, le fils d'un de ses premiers collectionneurs, le peintre anglais Brian Day Parsons ou le balaladin dunkerquois Roland Rogier (ami de Marc Ogeret et du jeune Bernard Lavilliers), Manuel Puigbó, le peintre de chevaux de Toulouges, Peter Weiss, le sculpteur de Montauriol, N'Guyen Cam peintre d'origine vietnamienne rencontré à "La Main de Fer" ou encore l'enigmatique Eric Kram, confectionneur de tableaux aussi libertins que surréalistes. Ses amis et bien sûr des clients ("ils sont  de Castelnou, Collioure, Camélas, Port-Vendres, Salses, Olette ou Font-Romeu"). Guyot élargit le cercle de ses connaissances qui adhèrent aux promesses de ses réalisations: apaisement, repos, évasion. Entre Méditerranée et Canigou, il édifie de tableau en tableau sa notoriété de peintre paysager, de ciels, d'eaux.... On parlera à son propos de Corot et dans un vocabulaire proche de celui que Henri Focillon employait pour parler de ce maître de Barbizon. C'est dans cette valorisante proximité que le remarqueront et le présenteront les plumes autorisées de la critique d'art des quotidiens régionaux: Jean Thiéry, du Midi Libre, Georges-Heni Gourrier, de L'Indépendant. De fait la critique est dans le sillage du premier texte sur les tableaux de Pierre Guyot, à savoir le respecté Pallade Violet, l'un des fils de Gustave Violet, un des sculpteurs fameux de Catalogne. Voici un extrait de ce que Pallade écrivit en guise de préface à la première exposition de Pierre aux "Rois d'Aragon" (rue du Théâtre, à Perpignan). Pallade Violet écrit: « Je contemple toujours avec une chaleureuse joie sensorielle ces bords d’étangs, ces paisibles rivières, ces feuillages, ces arbres, ces bosquets et ces buissons, tantôt ennoblis par les magnificences automnales, tantôt suavement verdis par le plus juvénile des printemps.»  C'était en décembre 1970.

    Ayant un peu le vent en poupe, il saisit l'opportunité pour exposer hors-département. Ce sera, par exemple à Orléans, sa ville natale. Ville qui lui est restée chère, qui aussi celle de ses amis d'enfance: Jehan Gaudry, qui se fera lui poète surréalisant, ou des frères Soulas, enfants du directeur de l'Ecole des Beaux-Arts, une école qu'il ne fréquenta jamais (malgré son souhait secret) et dont il retrouvera l'un de ses directeurs, le sculpteur Marcel Gili, né à Thuir.  Guyot a alors 40 ans. Suivront des accrochages à Montpellier, Valenciennes, Carcassonne, Narbonne, etc... Son style de peintre paysagiste où les atmosphères priment sur les éléments d'un réel  s'affirme. Il revendique haut et fort sa singularité : « Mon problème n'est ni celui des peintres- professeurs ni celui des mémères à aquarelles ». Genre de propos qui ne lui fait pas que des ami.e.s. Et il persistera dans cette voie d'indépendance, consolidant (généralement dans des petits et moyens formats) une peinture qui, lors de son -unique- exposition à Barcelone (Galerie Bérénice, 1974) sera célébrée comme une fête, une joie : « Una gran fiesta estética, espiritual. Una alegría." (Ramón Amposta - "Radio 7". "La Vanguardia" (ce n'est pas un titre de presse sans valeur) publie l'un des 70 paysages de l'accrochage,  accompagné de ce commentaire du journaliste Fernando Gútierrez " una gran sensibilidad. Son pinturas trabajadas amorosamente, con esa gran delicadeza que recuerda la tradicional pintura japonesa. » Pas moins!. De ce bon accueil (critique et commercial) de la capitale catalane, le peintre de Perpignan ne cherchera pas à tirer davantage de profit. Se sentant adopté par le public, il semble se satisfaire d'une notoriété d'espace régional.

    Les années 1970-1980 sont des années très créatives. Stimulé par de bonnes critiques, un entourage amical parmi lequel il y a M.G. Braun, le père de « Sam et Sally », alors auteur à succès du roman d'espionnage au "Fleuve noir", et résidant alors à Port-Vendres. Braun le mentionne dans "Chambre 12", l'un de ses nombreux ouvrages: "-Comment est votre chambre, monsieur Glenne ?.- Je n’ai pas de chambre. J’occupe un studio au premier étage sur cour. Le lit est logé au fond d’une alcôve. J’ai un bahut espagnol et, dessus, une statuette de Giacometti ; aux murs une toile de Pierre Guyot et une aquarelle de Grandidier. La cuisine est petite et, dans la salle d’eau, le sanitaire est en faïence rose. » (Fleuve noir, 1972-p 167). (Le titre de cette toile est "Petit oiseau dans la neige"). Autre ami et mécène Jean-Victor de Villelume, le Marquis, fils d'un général gaulliste et homme de la longue nuit et des daubes servies au petit matin, dans un hôtel particulier à mémoire aristocratique, au pied de la Réal.  L'oiseau qui a grandi et fortifié ses ailes se sent plutôt à l'aise dans son nid qu'il appelle "mon fief et qu'il ne quitte qu'assez exceptionnellement ". Pierre n'aime guère voyager, ou s'expatrier trop longuement. Plutôt casanier et famille. C'est ainsi qu'il résistera à la tentation parisienne (une seule exposition en 1982). Il franchira néanmoins le "channel", Londres ayant revêtu quelques beaux atours qui l'appelèrent à quelques épisodiques séjours en 1984, 1985 et 1986. Le peintre Guyot n'allait pas à Tottenham ou sur les bords de la Tamise pour chômer, contempler le smog, ou se distraire. Il y peint et redouble d'ardeure de créer. Ces  expériences londoniennes vont d'ailleurs s'avérer des plus bénéfiques. C'est ainsi  que lors d'une  présentation à Perpignan cette production anglaise est saluée par la critique toujours unanime. Hier, c'était en lui associant le nom de Corot, on aujourd'hui, on convoquait celui de  Turner. Georges-Henri Gourrier note dans un de ses articles  : "Et justement avec ses compositions récentes, peintes en Angleterre, Guyot nous invite à faire quelques pas dans les nuages. Il a agrandi ses formats et décentré ses paysages en laissant la plus large place au ciel qui devient l’élément vital du tableau. Au pays de Turner, l’osmose de la lumière et des nuages prend toujours une importance singulière.»

    William Turner, celui que l'historien John Ruskin donnera comme « le premier peintre vivant au monde capable de voir la beauté d’un coteau », mais celui qui, pendant l'été 1826, voyagea  en France à Nantes et à... Orléans et qui vit, oui qui de ses yeux admira puis  dessina... des bords de Loire. bords d'un fleuve si chers à Pierre Guyot. Comment n'aurait-il pas été heureux du regard que l'on portait sur lui? Lui qui répondait, à ceux qui le molestaient en une période de conceptualisme ou arte povere regnant   pa la question « Pourquoi êtes-vous paysagiste?, " coloriste- Parce que j’étais un coureur des bois, un Raboliot des bords de Loire ». Un paysagiste avec une fierté de l'être qui n'appelait aucune réserve. René Grando, brillant journaliste de l'époque, ébloui comme ses confrères et consoeurs par la manière Guyot, vante  son « pinceau minutieux" de  "l'orfèvre du paysage » qui « fouille inlassablement le secret des arbres, des feuillages, des mille palpitations de la terre vivante » (L'Indépendant, septembre 1982). Un aspect de l'art du peintre qui révèle une forte sensibilité à la crise de l'environnement qui commence à cristalliser une vigueur militante. Lors d'une exposition en Quercy, le journaliste Jacme Gaudas  de La Dépêche du Midi écrit:" La nature, il la dépouille, la laisse brute, délaissant volontairement la présence de l'homme comme pour lui montrer qu'il ne sait plus la voir" ("Pierre Guyot au royaume d'Icare, 1987)

    Depuis ses premiers accrochages à Collioure (1968), et sa première exposition à Perpignan (1969), invité par Nana Montez « Aux Rois d'Aragon », Pierre Guyot a gagné en maturité, en crédibilité et aussi en notoriété. Il n'était plus l'ingénieur des forges, mais il appartenait chevalet, pinceaux et palette à la communauté des peintres « self-made-men ». A la fois respecté et sollicité...mais jaloux de sa liberté et des fruits qu'il offrait de cette liberté. Le maître de la Loge  était peu accommodant quand il affrontait un public. Surtout lorsqu'il  constatait que l'on s'était permis quelque licence avec ce qu'il avait demandé et qu'on lui avait assuré. Cela pouvait aller jusqu'au... déménagement immédiat des tableaux accrochés. De tels déménagements eurent bien lieu, en Capcir ou en Cerdagne,   dans un restaurant puis une banque ayant pignon sur rue à Perpignan, ou encore au casino de Collioure... Il voulait être-et l'aura été- son unique patron et metteur en scène. Il rejetait les contraintes d'un contrat passé avec une galerie. Il marquait  une préférence  pour ce qu'il pensait être les vrais lieux de la vie sociale : cafés, restaurants ("Brasserie de la Loge", "Petites Marmites", et acceptait d'accrocher dans un hall d'hôtel que dans  un centre de vacances (voire naturiste à Port- Leucate), sur les barrières d'un ranch (Le Boulou), ou les murs d'un casino (Lydia à Port-Barcarès)... Mais Pierre Guyot resta fidèle « Aux rois d'Aragon » (jusqu'à la fermeture de la galerie). Firmin Bauby, le mécène de Sant-Vicens réussira à convaincre l'esprit indépendant de rejoindre les permanents de sa "Galerie Sant Vicens". Pierre  dira même oui aux Anglade qui dirigeaient « La Main de Fer"(rue de la Révolution française) et  organisateurs  d'une très belle « Quinzaine d'Art en Ribéral" au milieu des années 1970, à Villeneuve de la Rivière impulsée par Carole Bernard et Jean Dauriach.  Pierre Guyot affichait un caractère individualiste mais avec un coeur fraternel, disponible et solidaire. Il prêtera son concours à des gestes humanitaires.

    Si son aventure artistique ne renvoie ni à un Matisse ni moins encore à Picasso, pourtant on ne peut manquer d'y relever sur un mode qui peut -être mineur, confidentiel et presque d'initié à initié, des évolutions de sa facture et de ses supports sinon de ses sujets. Rompant par exemple avec le petit format sur lequel s'était construite son entrée dans le peinture. Jean Thiéry avait vanté ses « miniatures ultraffinées », celles-là mêmes auxquelles un critique barcelonais accordera une "délicatesse japonaise". Joël Mettay, autre plume pertinente et étincelante de la critique, sera parmi les premiers à remarquer: « L’ami Pierrot, l’homme qui illumine les pierres »  n’intègre pratiquement jamais d’élément humain à ses célèbres paysages » . Mais Guyot s'attaqua à une suite de tableautins (miniatures) où la figure de la femme, du moins un profil féminin est identifiable. Il s'agit de la  « Femme devant un paysage » dont l'origine aurait été un croquis de femme au chignon. Thiéry, non sans une pointe de misogynie évoquait "ses petites bonnes femmes", mais Gourrier, moins taquin parce que plus intime, parlait lui de "Variations pour Elle". Guyot sans renverser sa table de travail assumera d'autres ruptures: abandon du papier,  retour à la toile et à l'huile (alors que la nouveauté poussait aux acryliques) et, mais plus particulièrement liée à ses épisodes londoniens, une sorte de... révolution céleste. Car dans ses paysages, il y a des nuages d'avant et des nuages d'après Londres, donc une réécriture des ciels.  Le critique Jean-Claude Marre (L'Indépendant) qualifiera, on ne peut plus clairement, de "paradis célestes", les tableaux que le peintre a ramenés de la capitale anglaise pour composer l'exposition d'inauguration d'un restaurant de la rive-gauche de la Basse et appelé Le Quai (Vauban). Ah! comme ils ont fait chanter les claviers des journalistes, ces nouveaux ciels guyotiens. Jusqu'au dithyrambe, à écouter la lyre de Michel Alexandre Querenet qui louera un n° de "La Semaine du Roussillon": "Ses ciels qui flamboient embastillent le vulgaire. Ils interrogent les nébuleuses des plus hyperboréennes aux plus australes. Ils sont comme le chemin vers le Walhalla, un pont de lumière entre les dieux et les héros." Il est bien sûr à la pointe des pinceaux de Guyot d'autres sujets, comme les ruines ou les sous-bois..."

    Au début des années 1990, l'orléanais, le solognot Guyot était un peintre roussillonnais... incontournable. Entre Martin Vivès ou Germain Bonel et des représentants de l'avant-garde qu'il croise, sur la place de la Loge ou à l'occasion de quelque vernissage, avec lesquels il peut lui arriver d'échanger quelques mots mais dont il ne comprend pas l'activité. Mais il se  soucie peu de ce qui se montre à Céret, Collioure, Saint-Cyprien ou au Château de Jau (Cases de Pène) ou s'apprend à l'école d'art de Perpignan. A propos de Claude Viallat, quand, malicieusement, on le cite devant lui, il tranche sèchement : « Le temps nous donnera la vérité sur ces gens-là ». Lui, est d'une autre tradition. Ni leader ni suiveur, il peint à sa guise pour son plaisir et pour vivre. Qu'il le fasse à Collioure, Perpignan, Castelnou ou  Camélas, ou à Auvers St Georges (Essone), Marchy la Vilette (Loiret), ou Penne (Tarn) -où vivait son frère aîné et inspirateur Michel Guyot, sculpteur et ami de Noël Arnaud, le pataphysicien et biographe de Boris Vian, il ne trahit aucun de ses engagements picturaux. « Enfin, on retrouve avec plaisir des paysages de Pierre Guyot qui nous rappelle avec sa maîtrise que la nature se voit autant qu’elle s’invente et qu’elle est le continuel écho d’un paradis perdu. » (Georges-Henri Gourrier). Son succès (bien sûr tout relatif à l'échelle régionale du marchés de l'art ) s'explique par une conception de la peinture qui ne répudie pas la valeur et l'éthique esthétique. Cette peinture de paysages qui reçut d'emblée l'estampille de "peinture apaisante » est vue ausszi comme « invitation au voyage loin de toute civilisation ». Pierre Guyot, le maître de la Loge, n'était pas seulement un doux rêveur, un magicien enchanteur, un subtil coloriste, un harmoniste d'états d'âme (qui connaissait et appliquait les dégradés d'un Piet Mondrian )... Il aurait pu cultiver d'autres talents et être (ce qu' à ses débuts il avait tenté avec "Promotion Magazine", une initiative de revue en Vallespir qui tourna court) un graphiste et directeur artistique. Ses amis  britanniques, le couple  Colin et Moira Maclean et Mark Wilks -qu'il avait connus comme habitués du restaurant "Les Petites Marmites" de la rue de la Poissonnerie à Perpignan), des professionnels de l'illustration et de l'édition, en étaient convaincus. Il fallut attendre quelques  années avant qu'une exposition à L'Instant critique/ Club de la Presse, rue du Castillet ne dévoilât d'autres aspects de sa personnalité créative. Par exemple, celle d'un chroniqueur graphique, au travers de deux séries graphiques. L'une d'accent dramatique intitulée "Exodes", l'autre plus satirique dite "Épouvantails".

    C'est que le petit Pierre,  fils d'une famille ouvrière de cinq enfants a connu la guerre, l'exode, et sa ville -celle de Maurice Genevoix- en ruines et que, parachutiste engagé, il fut de ceux qui eurent "vingt ans dans les Aurès", et ensuite pressé par les nécessités de l'existence, marié et père de deux filles, il n'eut guère le temps, jusqu'en 1967/68 de rêvasser sur le bord de la Méditerranée, se tournant vers les Albères ou les Corbières, sa région d'adoption . « Le passé », aimait-il à dire en employant une belle métaphore « constitue les aiguilles du tricot que l’on va faire ». . C'est en Roussillon qu'il a fait son tricot durant un demi-siècle et qui se compose de centaines et de centaines de tableaux. Cinquante au fil d'amour et de désamour, d'enthousiasme et de doute, de colère aussi. Il est rare qu'une vie d'artiste soit un long fleuve tranquille... Celle de Pierre Guyot n'a pas échappé à cette règle. Cette vie c'est aussi celle de la cité. Guyot, artiste dans la cité, donc un citoyen en droit d'exprimer ses émotions face au quotidien, ses solidarités et ses coups de gueule. Celles et ceux qui l'ont connu se souviennent certainement de ce qu'il confia à la journaliste Corine Sabouraud : « Avons-nous des leaders, des hommes forts, intègres, imaginatifs, capables de secouer les puces ? Même en cherchant bien, malheureusement, je n’en vois pas. Et je crois être lucide. Parce que même pour un artiste, la vie de tous les jours existe. Nous avons, nous aussi, les pieds sur terre. Alors, mon combat, moi je le mène avec ma peinture, mais en franc-tireur. Je ne dois rien à personne. Ni a un parti, ni aux municipalités, ni aux affaires culturelles ». (L'Indépendant 7 janvier 1991). Cette colère, il est vrai, s'alimentait de celle d'un Jean-Yves Bentegeac, le préfet de la région Languedoc Roussillon qui, un an plus tôt, avait asséné dans les mêmes colonnes du journal son verdict: « Restent les P.O. Alors là, c’est la déliquescence. Qu’est-ce qui se passe dans ce foutu bout de territoire qui a tout pour réussir ? Le peintre de la place de la Loge, le « paysagiste pulsionnel » (G.-H. Gourrier et à la plupart de ses confrères, l’ «orfèvre du paysage « (R. Grando),« lHyperréaliste de l’imaginaire (G. Blanc), le « peintre à l’archet invisible « (J. Queralt) était tout simplement excédé. Il répondra à Gérard Blanc qui l'interrogeait avec  Joël Mettay, pour« Passeport pour la Nuit », une émission Radio-Midi Soleil: « Ce que je veux c'est être tout à fait libre pour peindre." 

    Chez lui.... épinglée sur un mur mais bien visible pour l'invité cette citation « "Efforce-toi de ne pas être de ton temps » et cette autre mais que le regard  ne débusque pas aussitôt: "Je thème un point c'est tout". Être tout à fait libre pour peindre et vivre de sa peinture. Sa fierté est de l'avoir été contre vents et marées. A Pierre Poch, journaliste à la publication" Sud", il livre : « Trop de gens se disent artistes et ne vivent pas de leur peinture. Les mémères à aquarelles qui perdent leur fric en expositions pour se faire plaisir ne m’intéressent pas. »  Il a osé vouloir vivre de son travail. Les temps économiques n'ont pas toujours été au beau fixe. Mais il n'a pas lâché son combat, sa raison d'exister faire ce qu'il aimait faire. Son objectif n'était un quelconque "embourgeoisement mais "d'apporter du bonheur visuel.  Et il ne cachait pas son orgueil d'intégration chez les Catalans à se retrouver dans deux documents-événements pour servir à l'histoire de l'art départemental. Les deux datent de l'an 2000. Pierre Guyot figure parmi les 20 artistes retenus par Henri Sagols pour l'exposition "20 ans de vies d'artistes" de  l'association "Rivage des Arts". Il figure également dans l'ouvrage « Art & Artistes en Pays catalan au XX° siècle », initiative de la  Jeune Chambre Économique des Pyrénées-Orientales. D'une certaine manière une reconnaissance, une consécration?

    Pierre Guyot est devenu le peintre de Perpignan. En vivant et travaillant dans trois ateliers successifs. De 1969 à juin 1976,  au n° 1 de la rue des Abreuvoirs. Du Ier juillet 1976 au printemps 1994, au 3 étage d'un immeuble de la rue d'En Nebot donnant sur la place de la Loge, dont témoigne un reportage du Midi Libre signé Anne-Marie Vergès: "Au dernier étage, juste sous les toits d’un de ces vieux hôtels de la Loge, nous pénétrons dans l’antre, inondé de soleil. Dans un amas hétéroclite de pinceaux, de toiles commencées, de couleurs jetées ça et là, de fougères et de géraniums se découpant dans le contre-jour, un large sourire nous accueille. Des étincelles de plaisir passent dans le regard bleu tendre. Nous discutons à bâtons rompus…Pierre Guyot est un véritable feu-follet, du vif argent !" Dans ce lieu que Pierre Guyot appelait "mon fief", il demeura ...18 ans. Il le quittait (emmenant avec lui son chat "Fusain") le 7 mars 1994 pour habiter un immeuble (de trois étages plein soleil) au n° 15 de la place Fontaine-neuve/Joseph Deloncle. Il y aura vécu jusqu'à sa mort ce jeudi 7 juin 2018 à l'âge de quatre-vingt trois ans et demi.

    Le Muséum d'histoire naturelle, très proche de son domicile, aura été le seul musée régional (louange à son directeur d'alors !) a l'avoir exposé (décembre 2005) et à avoir donné quelque écrin à la préciosité de ses paysages. Témoignages charme et séduction, éclats et pleurs de passion d'un ouvrier de l'imaginaire et de ses espaces de beautés, voire de vérité. Des paysages non pas réels (Guyot n'était pas un naturaliste) mais des paysages « artialisés », pour parler un peu pointu comme Alain Roger, le grand historien de l'Art. Des paysages destinés, comme il le note dans son journal,  à « ma construction spirituelle et son affinement ». Une construction qu'il aura toujours développé, cheminant avec la grande musique, la poésie (qu'il écrivait à ses heures), et l'humour qui affleurait facilement à ses lèvres; toutes choses qu'il aimait à partager dans une convivialité humaniste comme le montre « La Table de Pierre", qu'il dressa pour accueillir manger, boire, échanger et rire une « Chevalerie de la Table Longue », composée d'amis choisis et que l'un d'entre eux et non le moins aristocrate et disert fut Michel-Alexandre Querenet qui la rebaptisa « La Guyothèque. Un lieu de vie"! 

     Pierre Guyot était lun des doyens des artistes des Pyrénées-Orientales. Cinquante ans de production artistique. Avec des moments de succès ou de visibilité médiatique -comme ose le dire un certain monde obscurantiste. Avec des moments moins chanceux, d'éloignement, voire d'oubli. Peu quémandeur pour lui-même, l'ancienne capitale du Royaume de Majorque ne devrait pas ignorer que Pierre Guyot fut l'un de ses plus honorables artistes et qu'il n'a sans doute pas eu la reconnaissance méritée. Pierre était un ami de très longue date. Nous lui devions cet hommage à travers des figures qui lui ont été proches et l'ont toujours soutenu, en période ensoleillée comme en période plus assombrie par les difficultés économiques  Que toute sa famille trouve ici l'expression de nos plus sincères condoléances.

 

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