Une grande dame de la vie de l'art et de la culture dans notre ville et notre région vient de disparaître. Elle tenait une galerie d'art, elle s'appelait Thérèse Roussel, et avait été mariée à un journaliste radiophonique Paul Mugel, dont elle était veuve. Elle s'est éteinte mercredi 13 juin à la mi journée. Elle avait 88 ans. Elle était estimée de nombreux artistes et amateurs d'art.

Thérèse, qui aimait sa ville par-dessus tout mais dynamique, créative, avait ouvert, au rez-de chaussée de sa maison familiale, au n° 7 de la place Després, une galerie d'art portant le nom de Thérèse Roussel. Entreprise qu'elle osa dans le paysage artistique perpignanais guère prodigue du juste après-1968 et qui, à considérer l'enthousiasme de son engagement et de sa prise de risque.. lui mérita la sympathie et le soutien, tant à Perpignan comme à Paris. Dans la capitale, elle trouva conseil, encouragement et inspiration, tout particulièrement auprès de Denis Breteau et son mari. A Perpignan, elle attira des personnalités d'alors très écoutées comme Roger Mauréso, le directeur de l'école des beaux-arts, "Maître Marius Rey, le meilleur ami des peintres à Perpignan"(p 26), Georges Belzeaux, des Amis du Musée Rigaud ou encore Claude Massé. Elle n'était pas là, manifestement, pour faire de la figuration mais pour marquer. Elle s'engageait dans cette activité pleinement avec un aiguillon d'indépendance et un souci militaire d'impact. Voici ce que l'on peut lire dans l'un de ses écrits:

"Chaque exposition est un combat. L'artiste fournit- et fourbit- les jeunes recrues que nous mettons en place ensemble, l'une près de l'autre, plus près, plus loin...(très important l'exacte distance, la "respiration de l'oeil"). Certaines toiles se tuent, d'autres sont soeurs siamoises et mourraient d'être séparées.

Ensuite il y a la veillée d'armes, quand tout est ordonné et que, d'un ultime regard on vérifie le bon alignement des troupes, la juste place de chacun. Alors on éteint les lumières et laisse à la nuit le privilège de sentir, d'écouter, de comprendre, la douce reddition des oeuvres consentant à être vues demain, au vernissage, dans ce lieu qui n'est pas celui de leur avènement." (pp 18-19-Catalogue "Galerie Thérèse Roussel"

N'est-on pas là dans l'amour, la conscience et la responsabilité, des qualités qui n'ont jamais manqué à la personnalité très autonome de Thérèse.  

L'ouverture de sa galerie fut un événement, tant par sa situation géographique, sur la place Després que par l'affiche inaugurale avec le peintre Camille Bryen (1907-1977). C'était le 27 novembre 1970. Elle n'aura de cesse d'apporter des galons de notoriété à ce lieu -qui est son chez soi, au sens le plus proche de son coeur- en invitant des artistes de renom ou en quête d'une existence publique, mais avec des oeuvres aux dimensions de ce que peut accueillir la galerie, qui ne joue pas dans l'hyper ou la méga surface. Plutôt intime, sinon confidentielle et par la même susceptible de bien accueillir de petits et moyens formats (tableaux ou sculptures). C'est ainsi, au fil des programmations, que se construit la notoriété régionale du lieu. Notoriété qui s'alimentera de l'éclectisme technique et stylistique de ce qui est donné avoir. Dessins, gravures, lithographies, gouaches, pastels...

La Galerie Thérèse Roussel, entre la place Rigaud et la rue de la main de Fer de la Casa Xanxo, sera un lieu d'accueil de vivantes expressions artistiques- celles bien sûr vers lesquelles son goût et son intuition, sa façon de voir l'art vivant la porte. Sa nouveauté, sa modernité, son absence d'agressivité (commerciale) font qu'elle sera courtisée.

"(J)'ai aussi des visites de professionnels en mal d'exposition. Ils cherchent des cimaises comme une chatte cherche un abri pour mettre au monde ses petits" (p 25)

Si novembre 1970 est reconnu comme un incontestable événement du Perpignan artistique. Il en est un autre d'une plus grande envergure mars 1987. Migrant dans un espace public avec des cimaises beaucoup plus amples, le palais des congrès (qui n'a pas encore été baptisé Georges Pompidou),  la galerie y fait la démonstration d'un superbe travail d'exposition/ promotion dont, heureusement, pour aussi modeste qu'il soit, un catalogue porte témoignage. On y constate que dans la période novembre 1970 mars 1987, soixante-cinq artistes ont été présentés au n°7 de la place Després, les soirs de vernissages bien trop exigu pour recevoir tous les amateurs. Pour donner une idée du rang auquel Thérèse Roussel élevait son lieu, il n'est que de voir les 6 reproductions illustrant le catalogue, ce sont des oeuvres de Bram van Velde, Camille Bryen, Hans Bellmer, Alexander Calder, Antoni Tàpies, Pierre Alechinsky.

Galeriste active. Présente et constante; sans frime. Dame d'art élégante, d'une courtoisie finement souriante et émaillée d'un humour qui pouvait se muer en ironie.

"(J)'ai aussi des visites de professionnels en mal d'exposition. Ils cherchent des cimaises comme une chatte cherche un abri pour mettre au monde ses petits" (p 25)

Discrète et passionnée, sans exclusive de genre ou de technique. Ni du statut d'obligatoire reconnaissance pour être exposé. Les grands et les pas grands.

"Et comme un petit bateau s'aventure parfois vers les îles sauvages, il m'arrivait de découvrir de jeunes peintres et de les faire alterner avec des grands."(p 21).

Modeste, versant du côté du plaisir plutôt que du côté marchand. Coquette sans look accrocheur.

"Depuis 16 ans, écrit G. Belzeaux, avec une constance admirable, elle ne cesse de recevoir assise à ras du sol, dominée par la mise en scène minutieuse de son accrochage, comme si elle était toujours disponible dan son propre salon. La conversation part autant des oeuvres qu'elle expose que de tout autre sujet artistique; si elle s'en éloigne elle revient vers l'art qui est le centre de toutes ses préoccupations". 

Le familier de longue date qui aura rendu visite à Thérèse à l'occasion des dernières expositions en 2016, peut confirmer que rien n'avait altéré dans l'image de simplicité qu'en G.Belzeaux ci-dessus.  Ce n'est pas un hasard si la galeriste figure parmi "Les 50 qui font bouger Perpignan" dans un reportage de L'Express de décembre 2002. La note qui lui est consacrée relève "l'exquise amabilité de la dame. A 72 ans, Thérèse Roussel est une professionnelle au jugement aiguisé." Il y est également questions de "100 noms marquants de l'art contemporain, qu'elle a contribué à promouvoir à sa façon, discrète et éclairée."

La Galerie Thérèse Roussel? Une adresse du bon accueil, des rendez-vous à ne pas manquer. Il y avait non seulement l'inévitable mondanité du vernissage avec le service d'un délicieux cocktail (dont il ne nous appartient pas de trahir la...recette), mais encore les visites  d'après-vernissage pour le si agréable privilège de la conversation avec la dame du lieu, pas cancanière du tout mais informée de presque tout. Sur les arts plastiques, par exemple, qu'elle n'abordait jamais dans un jargon de revue à la mode ou d'étudiants dans le vent conceptuel. La conversation roulait plus limpide. 

"Mais l'art est une culture autodidacte. On se forme en voyant, en comparant, en acceptant d'être surpris" (p. 24); "L'oeuvre d'art provoque l'échange"(p 32).

Thérèse aimait, écoutait et parlait aussi de musique. Et de cinéma... Elle avait été des premières équipes des "Amis du Cinéma" (autour de Marcel Oms). Son fils Jean-Paul Mugel était éjà et reste l'un des grands ingénieurs du son, "césarisé" en 1995, travaillant avec les plus grands réalisateurs français et étrangers du 7ème art. Autre centre d'intérêt qui enrichissait la personnalité attachante de Thérèse Roussel, la littérature. Non seulement comme lectrice, mais comme  auteur. Talent qu'elle révéla - à la surprise de son entourage- dans un roman ancré dans son enfance (en France, en Roussillon), sincère et bouleversant,  La balle au mur. On y lit cette petite merveille poético-philosophique :

"Les oiseaux qui viennent se prendre au clinquanr des miroirs ailés ne sont peut-être pas dupes, ils acceptent d'être séduits par le leurre, plus brillant et plus beau que la réalité." (La balle au mur, 2001, p.127)

Edité par Philippe Salus à Mare Nostrum, une première fois en 2001 puis, vu son succès, une deuxième fois 2008 avec une préface de Pierre Dumayet, voisin de Bages d'Aude.  Enfin, la photographie. La conversion de cette dernière en pièce d'art, ne passa pas inaperçue de Thérèse. Et bien avant que Visa pour l'Image ne soit créé à Perpignan en 1989. Sa galerie fut, en région, l'une des toutes premières à montrer des travaux photographiques: présenter Patrice Gadea (1982), Gérard Jaubert (1984, 1987), Pierre Corratgé (1986).

C'est une exposition de pastels de Gilbert Desclaux qui a été la toute dernière proposée par Thérèse, devenue doyenne des animatrices de galeries.  Si, parfois, au cours de son parcours, elle s'était sentie découragée (une critique injuste, une promesse non tenue) elle ne s'était jamais montrée désabusée, suffisamment convaincue d'avoir bien fait les choses: Patrick Loste, Roger Estève, Serge Fauchier...Mario Chichorro, Daniel Humair ce n'est pas rien. Ni la fidélité d'un Claude Viallat, etc...ils sont si nombreux. Ce à quoi souscriront facilement toutes celles et tous ceux qui ont suivi son "combat" et celles et ceux qui en prendront la bonne mesure en découvrant le catalogue complet -il reste à faire- de quarante-cinq ans de "combat".

On ne peut qu'être très ému par le décès de Madame Thérèse Roussel dont nous avions fait la connaissance au début des années 1960. Que toute sa famille trouve ici l'expression de nos condoléances les plus attristées. Elle a compté pour nous aussi, beaucoup.

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