Bonheurs! Ben oui, il fallait venir. Ça s'est passé dans une modeste salle 1 de Nyls Pontella. L'Agora perpignanais y jouait en catalan l'oeuvre cardinale de Jordi Pere Cerdà, "Quatre dones i el sol", dans une lecture, mise en scène et direction de comédiens de Jacques Cauquil. Un public2 acquis dès les premières scènes où s'affrontent déjà ce que l'on cherche et ce que l'on tait...ou croit pouvoir contenir. Mais voilà le jeu dramatique  qui nous arrache à la surface des choses, à l'apparence des visages et nous plonge au plus profond des coeurs, de pensées folles ou de souvenirs ressassés. Un ballet de voilements et de dévoilements, de croisements et d'entrecroisements de désirs, d'illusions, de réalités. Un archet qui fait vibrer toutes les cordes du sentiment. Enthousiasme juvénile.  Pacte du secret (inconduite? meurtre ou suicide?). Colère de révolte. Résignation. Quelle échappatoire? Le silence, le souvenir, ou le rêve. Tout se joue dans des dialectiques  du dedans et du dehors ou de  l'ici (celui des corps et du lieu) et l'ailleurs (celui de l'étranger -de passage- et celui du prisonnier -dans un lointain stalag. Succession des jours et des saisons. Un quotidien domestique, villageois, "culturel", au rythme des récoltes, des moissons ou des appauvrissements. L'ensemble placé sous le signe du manque, de la rareté, de la pénurie : tout le champ sémantique est propice à la métaphore. L'auteur en use mais n'en abuse pas, soucieux de réalisme, voire de naturalisme -le bucolique en moins. Focus et habiles modulations zoom du metteur en scène (par la localisation des scènes, la distribution des plans (premier-arrière-latéral), et translation des personnages) sur une famille réduite physiquement à quatre femmes: une mère (Margarida), une fille (Adriana), une belle-fille (Bepa), une belle-soeur (Vicenta). Deux générations avec des vécus et des désirs différents, conflictuels.  Quatre personnages féminins concrets, visibles et actifs sur scène...auxquels semblent répondre, osera-t-on avancer, quatre personnages cités mais invisibles; ils sont là sans être là: leur virtuelle existence structure et organise illusions et déceptions. De la même manière que devant nous la mère sur son fauteuil roulant gère sur scène avec autorité  l'espace domestique. Il  y a  Baptiste, le mari prisonnier de Bepa, Jaume (le mosso, le saisonnier), le père d'Adriana et ce Baptiste -lourd et déchirant secret de Margarida et Vicenta. Une famille analysée, à la psyché décortiquée non pas dans la froideur d'un laboratoire de psychologie clinique mais dans  une pleine complexité des caractères. Émois, retenues, et aveux. Des frustrations, des violences. De la cruauté. Mais, également: des jaillissements d'affection perçant des croûtes de pudeur ou de douleur tue;  des joies éphémères devant un carreau de fenêtre, des amertumes avec revers de vengeance, qui se rallument au retour du travail, ou des courses au village. Quatre femmes aiguisant mépris et haine à la pierre de la solitude, du ressentiment répétitif. La solitude qui enferme -ou dans laquelle on s'enferme. La solitude que l'on bouscule pour fuir, à pied ou à moto, vers le haut de la collada, porte de la liberté. Alors,  le printemps viendra-t-il? Le printemps est-il passé? Le printemps ne reviendra-t-il pas ? Le temps a passé. Le coeur perdu espoir. La neige tombe. La mémoire, comme refuge, abri, cachette, ou oubliette... Mais coeur sec ou renfrogné, le pouvoir demeure qu'il soit de simple gestion avec stricte répartition de tâches, ou de volonté de main-mise sur les déplacements et les pensées des dépendants. Un éclairage progressif qui révèle la minutieuse architecture de  "Quatre dones i el sol", ses appuis et ses articulations ainsi que la beauté limpide (on ne le soulignera jamais assez de sa langue, par exemple cette pépite: "pols del silenci" (poussières du silence), un ample et profond regard sur une famille (parmi d'autres mais avec quelques biens) du monde rural des années 1940, dans une situation historique qui modifie les économies: relationnelle, sexuelle, sociale (un matriarcat de substitution relayant un patriarcat de tradition). Moments de bravoure interprétative -avec une prime (non partisane) à la génération de la mère et de la tante, installées dans leurs rôles comme de soca i arrel.  Monologues-confidences. Dialogues ou trilogues... Ici: ordinaires, ou presque murmurés. Là: exacerbés, enflammés; au bord du terrifiant. Des moments graves et d'autres moins tendus, sinon sereins. Les caractères sont là bien frappés jouant à se brûler au rappel du souvenir, ou tentant de s'évader dans l'opportunité qui s'offre.  Oui, de grands moments! Dans le vibrionnant juvénile! Dans le balancier entre le désir qui aiguillonne et la fidélité! Dans le lancinant cérébral du passé qui ne passe pas! Ou dans le non confinement dans l'ordre de la mémoire et l'ordre tout court! Chacune a sa part -c'est ainsi que le voulut Cerdà, c'est ainsi que le montre Cauquil. Chacune a sa part dans sa façon de marcher, de dire. En puissance ou en fragilité. En innocence ou en fantaisie. En folie (réelle ou poétique déployée par le passage du mocador) ou en feuilleté de subtilités qui nous éloignent de portraits robots, de patrons de mode. Chacune sait qu'elle participe à quelque chose de grand, très éloigné d'une bluette estivale pour touristes en mal de couleur locale ou à une performance de communication ésotérique, et n'abandonne au hasard nul geste ou mouvement, nul silence ou nulle respiration ou envolée (cri ou lamentation) qu'une nécessité d'excellence n'ait mobilisé. De grands moments de jeu! L'absence de tout toussotement, ou grincement de chaises du côté du public le dit éloquemment. Des moments (parfois d'assez longues tirades) servis avec une vérité puisée dans la chair intime des intuitions, des rêveries, des expériences mais filtrée par les moeurs, les préjugés et le "contrôle social" d'une époque très empreinte de catholicité. Une vérité dont la mise en bouche est perceptible par le spectateur d'aujourd'hui. Cet éclairage "du fin fond de mon coeur et de mon admiration" a capturé l'écoute du public durant les trois actes sans faiblir. Le touchant, le bouleversant, l'amusant parfois... Le convaincant, en tout cas, de ce que le meilleur des théâtres ne peut être offert chez les amateurs comme chez les professionnels que par des gens passionnés de l'approfondissement de la connaissance humaine et gourmands du verbe: nous reverrons3 avec plaisir ces quatre comédiennes et leur soleil à deux faces: Jordi Pere Cerdà et Jacques Cauquil.

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1- Salle Ramon SaGuàrdia.

2-Au premier rang duquel se trouvaient la veuve et la fille du poète dramaturge disparu en 2011.

3- La pièce sera jouée  le 1er juillet à Arles-sur-Tech, Le Moulin des Arts, à 16 h 30.

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