NOTES

La "culture littéraire" de Français est faite d'auteurs du XVII°, XVIII° et XIX ° siècles...

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A Cadix, François de Fossa a fait la connaissance d'une "jeune demoiselle" dont Thérèse sa soeur apprennd dans une lettre du 20 mars 1798, qu': "elle est née au port de St Marie, mais d'un père irlandais et d'une mère angiaise" mais dont l'identité  Jane Lynch Vaughan (Jane,  Juanita et Jeannette) ne sera donnée que dans un courrier bien plus tard. Une rencontre qui ne laisse pas indifférent le page du vice-roi de la Nouvelle-Espagne, en attente d'embarquement pour Véracruz à Cadix. Pour souligner la "vertueuse personne" de la demoiselle qu'il avait , dans une lettre précédente , caractérisée" de coquette et folle à l'excès", il écrit ceci:  "son tuteur qui est le maître de la maison où se tient le concert, la laisse dans sa pleine liberté, se fiant, malgré sa rigidité naturelle, à la vertu, à l'éducation et aux bonnes qualités de sa pupille, et imbu de la maxime d'un de nos poëtes:

 

"Les verroux et les grilles/ sont de faibles garants de la vertu des filles."

Le poète, que ne nomme pas l'auteur de la lettre, est (comme on pouvait s'y attendre) Jean de La Fontaine (1621-1695). Les deux vers cités paraissent empruntés à la fable Le Rossignol: "La contrainte est l'écueil de la pudeur des filles./Les surveillants, les verrous et les grilles./ sont une faible digue à leur tempérament." Fossa en aura retenu l'esprit plus que la parfaite littéralité.

Touché plein coeur, François, par la demoiselle: "sa douceur, sa candeur, son ingénuité et mille autres qualités qui brillent dans sa personne, m'enhardirent bientôt à lui déclarer ce vol qu'elle venait de faire de mon coeur, et je fus reçus d'une manière qui me fit croire que je pouvois sans me flatter concevoir d'heureuses espérances, j'écrivis, on me répondit et si on fut étonné (à ce que l'on m'a dit) de voir qu'un catalan (le viceroi lui a dit qui j'étois) écrivit si bien en espagnol, je ne le fus pas moins de me voir contraint d'admirer dans sa réponse les talents des Scuédéri et des Sévigné".

 Madeleine de Scudéry (1607-1701), Sévigné, Marie de Rabutin Chantal, marquise de (1626-1696).

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"Je suis dans le moment occupé dans mes heures de loisir à l'exécution d'une comédie bourgeoise dont je joue le premier rôle. Le tout a été projeté et fait en moins de quinze jours. Nous l'avons déjà représenté hier au soir et nous la jouons encore aujourd'hui et demain, c'est-à-dire les trois derniers jours de carnaval. C'est une traduction du distrait de Regnard. Nous nous en tirons finalement mieux que je ne l'espérais, et cela m'a aidé au moins à oublier pour quelques instants les chagrins que me causent les événements déplorables qui se reproduisent sans cesse sous mes yeux et dont on ne saurait voir le dénouement " (Lettre de Madrid, 10 février 1812).

Fossa: homme de théâtre, traducteur et acteur. La pièce jouée, Le Distrait, date de 1697. Elle fut accompagnée en 1774 par une musique de... Haydn. Pour ce Carnaval 1812, François y fut certainement Léandre. Depuis 1810, date à laquelle le roi Joseph I° l'a sauvé de l'exécution pour trahison, Fossa (l'émigré de 1793) a rejoint le camp français. L'occupation de l'Espagne par les troupes de Napoléon se poursuit. Elle est combattue par des juntes et des guérilles.

Fossa, dans une lettre de Valence (Espagne) du 18-8 bre 1812, où il se trouve auprès du Duc de Santé Fé, Miguel Joseph d'Azanza, alors  ministre affaires étrangères, cite une autre pièce de  Regnard : "Pour le moment nous ne pouvons donner à nos créanciers d'autre consolation que celle de nous entendre dire comme Le joueur de Regnard:

 Tu peux me faire perdre, o fortune ennemie,

Mais me faire payer, parbleu! Je t'en défie."

Le Joueur fut donné à Paris pour la première fois en 1696

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Quelquefois dans une phrase on retrouve une réminiscence de lecture, ou  un souvenir d'étude comme par exemple  dans cette conclusion de sa lettre du 21 octobre 1814 (lui écrit 28 8-bre):  "J’appelle un chat un chat et Rollet° un fripon".  Cette phrase aux allures de maxime est un vers de Nicolas Boileau (1636-1711) qui se trouve dans ce tercet de Satire I/1660.

"Je suis rustique et fier, et j'ai l'âme grossière :
Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom,
J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon." 

°. Ce très énigmatique Rollet serait Charles Rollet, un procureur (dit-on véreux) au Parlement de Paris qui vécut au XVII s.)

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Fossa fut-il un lecteur de Voltaire (1694-1778). Il ne le nomme pas mais (comme dans le cas précédent) une phrase y renvoie. Cette phrase:

«Ils se rassemblent sans se connaître, ils vivent ensemble sans s’aimer, ils meurent sans se regretter C'est la vie monacale qu'il envisage (une ou deux fois) parfois comme ultime recours que Fossa évoque ici. Cette phrase on la lit  sans altération chez le Voltaire de L'homme aux quarante écus (1768): «La vie monacale, quoi qu’on en dise, n’est point du tout à envier. C’est une maxime assez connue que les moines sont des gens qui s’assemblent sans se connaître, vivent sans s’aimer, et meurent sans se regretter. » 

Jamais, on le voit, de très longs développements, seulement des allusions, mais la correspondance de Fossa transpire de "culture littéraire".

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En garnison à Angers, le maintenant Chef de bataillon d'Infanterie de ligne adresse -le 24 avril 1825- à son filleul/neveu François de Campagne, une lettre où l'on croise une autre de ses références littéraires." Aussi je vis à peu près seul; je vois que le general et une respectable famille amériquaine que la médisance ne saurait atteindre. J'y retrouve les moeurs patriarchales, la franchise aimable du nouveau-monde. J'ajoute à cela quelques promenades sur le dos de mon jeune cheval espagnol dont je fais l'éducation, et tu as la mesure de mon bonheur. C'est ainsi comme dit Mme Staël "que j'ajoute les jours aux jours, et cela fait un an, puis deux, puis la vie." Difficile aurait que ce bourbon politique et ancien exilé, de  Fossa ne se soit pas porté pas sur ce que disait, écrivait...Germaine de Staël, Madame de Staël (1766-1817). Ce temps du répétitif, de  l'exil, de la solitude, de l'attente qui fait, ici, écho chez François de Fossa en 1825, fait écho en... 2018 chez le romancier Pierre Assouline dans son Retour à Séfard (Gallimard).  L'auteur qui se trouve au cours de son périple  à Zamora (entre Salamanque et Valladolid) contemple une femme " ni désoeuvrée ni débordée, elle aurait pu incarner la Delphine de Mme de Staël, non pour son physique ni pour sa paella, bien sûr, mais pour ce que son tout exprime, un côté j'ai des occupations pour chaque heure, bien que rien ne remplisse entièrement mon existence, et voilà, j'unis les jours aux jours, et cela fait un an, puis deux, puis la vie."

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Lecteur de Mme de Staël, Fossa ne pouvait pas l'être moins de François-René de Chateaubriand (1768-1848). Un Chateaubriand qu'il a peut-être rencontré, pour lequel il pinça peut-être les cordes de sa guitare pour lui offrir quelques notes de Haydn (lui écrit Hayden) ou de sa composition. La rencontre, peut-être n'est-elle pas tout à fait invraisemblable, aurait eu pour cadre Cadix, Cadiz comme Fossa orthographie le port andalou. Voici les petits cailloux d'une piste que l'on trouve dans Itinéraire de Paris à Jérusalem suivi du voyage en Amérique (Tome II. François René de Chateaubriand, vicomte) 

«Nous reconnûmes l’Espagne le 19 (mars 1807), à sept heures du matin, vers le cap de Gatte, à la pointe de Grenade ? Nous suivîmes le rivage, et nous passâmes devant Malaga. Enfin nous vînmes jeter l’ancre, le vendredi-saint, 27 mars, dans la baie de Gibraltar.

Je descendis à Algésiras le lundi de Pâques. J’en partis le 4 avril pour Cadix, où j’arrivai deux jours après, et où je fus reçus avec une extrême politesse par le consul et le vice-consul de France, MM. Leroi et Canclaux. De Cadix, je me rendis à Cordoue … »

Ce nom Canclaux  revient souvent tel quel ou avec les abréviations Can. ou C. sous la plume de Fossa dans la correspondance avec sa Thérèse Campagne de 1805 à 1813. C'est que ka mère de Canclaux, vice-consul de France à Cadix est une amie de Thérèse Fossa Campagne, elle vit tantôt à Estagel tantôt à Perpignan.  L'historienne rousillonnaise Edwidge Praca dans un travail accessible sur internet "Le Château de Jau: éclairage sur un domaine méridional au XIXe siècle" présente ainsi le vice-consul gaditain: "Joseph comte de Canclaux (1778-1841), né à Perpignan, consul de France, promoteur du « château de Jau », époux d’Aglaé Liottier (1793-1880)"Il est également signalé sur internet dans un "Album comique diplomatique" avec croquis caricatures, et ces lignes: Jules Paul comte de Canclaux est le fils de Joseph de Canclaux, qui a mené une carrière consulaire et qui était lui-même le neveu de Jean-Baptiste Camille Canclaux,  général français et sénateur du Premier Empire."(https://www.diplomatie.gouv.fr/

Canclaux en poste à Cadix, et Fossa qui, rentré de la Nouvelle-Espagne, y vit de façon précaire et sentimentalement cahotique. Les deux hommes devaient se rencontrer (la soeur et la mère le désiraient), et s'ils ne s'entendront pas sur tout (il y a un hiatus de classe sociale et  de tempérament psychologique), ils partagent la passion: la musique et pratiquent un même instrument: la guitare, même si la qualité d'interprétation varie.  

"Canclaux est enfin arrivé d'Aljéciras: j'en ai été supérieurement reçu, j'y ai dîné hier (nda: donc le 15 juillet) et il m'a recommandé de le voir souvent, & qu'il me sauroit très bon gré d'aller quelques fois lui demander à dîner: que le plus souvent ne seroit que le mieux. Il est amateur de musique: il m'a fait jouer quelques sonates à livre ouvert, qu'ila trouvé que j'exécutois fort bien, & cela servira surement à nous unir plus étroitement. Je me flatte que sa conoifsance pourrait m'être utile & je te prie de ménager si tu peux son oncle l'abbé & sa mère."(Lettre de Cadiz, 16 juillet 1805).

"Je veux pourtant encore te dire que la conoifsance de Canclaux ne me sert pas même pour l'agrément. Depuis plusieurs jours je le néglige, parce que je crois m'appercevoir qu'il a beaucoup de peine à me pardonner d'être plus fort que lui sur la guitarre." (17 septembre 1805)

"Je déjeune et dine chez lui tous les dimanches, depuis qu'il a établi en pareil jour  un concert d'amateurs auquel il me croit necessaire." (21 ou 31 décembre 1805)

"de la musique que j'ai été pendant quelques jours occupé à lui copier, et qui de l'avis de tous les amateurs qui vont chez lui étoit divinement copiée (31 décembre 1805)

"Les concerts continuent chez Canclaux: il n'y a que les déjeuners de supprimés parce qu'il trouvoit apparemment que cela lui revenoit trop cher, et la générosité non plus que la sensibilité ne sont pas son défaut" (6 janvier 1806)

Si la lettre que reçoit Thérèse, datée du 3 avril, ne peut, logiquement, rien lui dire d'une éventuelle rencontre de son frère avec Chateaubriand, la suivante, elle datée du 14 avril, ne lui apport aucune information sur la réception -supposée-du samedi 6 avril 1805. Exceptionnelle, dans l'hypothèse que nous formulons d'un concert pour l'agrément de l'hôte voyageur, durant lequel les deux guitaristes perpignanais, Canclaux et Fossa, auraient joué pour le vicomte écrivain, auteur d'Atala, du Génie du Christianisme... Ce qui est certain c'est que de Fossa est un lecteur de Chateaubriand et le demeurera. Voici ce qu'il écrit à Thérèse le 18 mai 1814 de Paris- où il réside depuis quatre mois, lettre dont l'article principal est centré sur le despotisme: "Ce pamphlet de Chateaubriand, dont l’éloquence t’a entraînée, contient des vérités; mais cette diatribe violente est un peu déplacée dans l’auteur du génie du christianisme, et elle est en contradiction manifeste avec les éloges qu’il a prodigués à Napoléon dans son Discours de réception à l’institut et surtout à la 11° page de son Attala. Tout le monde sait pourquoi."

Ce pamphlet est l'ouvrage intitulé "De Buonaparte et des Bourbons" (1813) favorable au retour des Bourbons sur le trône de France -ce qui, bien sûr, satisfait de Fossa.  Pamphlet dont le 31 mars 1814 (rappelait une édition récente), au moment de la capitulation de Paris des affiches annoncèrent la parution d’un libelle: De Buonaparte et des Bourbons, et de la nécessité de se rallier à nos Princes légitimes pour le bonheur de la France et celui de l’Europe, par Fr. de Chateaubriand, auteur du Génie du christianisme."  Atala ou les amours de deux sauvagges dans le désert avait été publié en 1801; Le Génie du Christianisme ou les Beautés de la religion chrétienne" (1802).

Le Ier décembre 2011, Hélène Carrère d'Encausse prononça un discours à l'Académie Française, dans sa séance publique annuelle, sur le sujet" Il y a deux siècles Chateaubriand était élu à l’Académie française. Chateaubriand et Napoléon" (http://www.academie-francaise.fr). Elle y releva comment Chateaubriand voulu marquer "la reconnaissance des mérites de Napoléon d’avoir voulu renouer avec la tradition religieuse et monarchique de la France, et décidé de rompre avec la Révolution".  Dommage que François de Fossa n'ait pas été présent à cette séance, il aurait écouté Madame Carrère d'Encausse avec grand intérêt, lui qui admiratif de Chateaubriand n'en taisait pas le désaccord, lui qui à propos du despote, du "cruel Napoléon" (Paris, 12 avril 1814), il  écrit: " J'ai toujours haï, abhorré, détesté cet homme: je le hais moins depuis sa chute" (24 avril 1814)

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