Il est bon de le préciser: c'était un pont suspendu, un long pont suspendu. Lorsqu'ils y posèrent leurs premiers pas, leurs mains s'ignoraient et même s'évitaient. Ils marchaient l'un à côté de l'autre, presqu'insouciants des inconnus qui partageaient le même pont qu'eux. En étaient-ils conscients? Un large trottoir (récemment restauré) les protégeait, mais un simple écart, une involontaire bousculade, un petit rien...et ce serait l'incident, l'événement. Ils progressaient au même rythme, à mille lieues de la conscience, comme dans un rêve, comme happés par un enchantement. Leurs corps étaient proches; le volant de sa robe parfois frôlait la couture de son pantalon... et s'ils bavardaient c'étaient plus avec les yeux qu'avec les lèvres, et leurs mains demeuraient pudiques, presqu'immobiles, crispées sans doute, comme en alerte. Il s'arrêteront après avoir parcouru le tiers de la longueur du pont suspendu. Était-ce pour se reposer? Qui, le premier, avait demandé cette pause? Était-ce pour quelque urgente déclaration? Était-ce simplement pour contempler le paysage urbain ou constater l'assèchement du fleuve qui passait sous le pont? Mais, peut-être, se moquaient-ils de toute question! Ils avaient jusqu'ici marché, ensemble. Ils s'arrêtaient, de même. Aucun nuage noir et bougonneur ne les pressait. C'était agréable de se regarder les yeux dans les yeux et de s'étonner, dans un tremblement de cils, qu'aucune parole n'affleurât sur les lèvres alors que le battement de son coeur se faisait plus précipité. Le face-à- face fut pudique, de courte durée. Celui d'un pétillement de promesse. Un effluve de parfum d'amourette. Cependant le couple se remit à cheminer. Comme si de rien n'était. Non... pas tout à fait. Ses pas, à elle, étaient plus lents que les siens. Comme freinés par un regret. Mais elle se remit vite de ce regret et rattrapa (en quelques souffles) son retard sur son compagnon qui, dans la parfaite ignorance de son trouble, lui sourit. Sourire apaisant, réconfortant, bienveillant, prometteur. Elle lui rend son bienfait dans un sourire avec un joli pli de timidité. Et ils avançaient...entrelaçant les mots d'une conversation... qui ne pouvait être badine qu'à moitié. Par mégarde -dont il s'excusa aussitôt en s'agenouillant presque- son épaule toucha son épaule. Elle ne déprécia pas ce contact. Son coeur lui disait qu'il en était ravi. Elle bougea alors les doigts de sa main gauche pour la décontracter, la libérer, pour lui restituer sa souplesse habituelle. Ce devait être à la moitié du pont. Aucun  des deux ne se retournait, aucun des deux ne fit mine de s'arrêter. Que découvriraient-ils du panorama urbain qu'ils ne connaissaient déjà! Les points de vue, sur le fleuve couleur grisaille, d'au-dessous qu'a renié le pêcheur, ou sur la montagne, au loin, qui s'affichait toute blanche dans un ciel mi-rose encore, ne différaient guère à une ou deux dizaines de mètres de distance. Une chose, toutefois, était nouvelle -qui était passée inaperçue des piétons et de leurs allées et venues sur le trottoir du pont, une chose qu'avait remarquée un garçonnet qui venait vers eux avec un pain sous le bras et un harmonica sur la bouche; ils se donnaient la main. Qui, le premier, avait cherché la main de l'autre? Les dix doigts s'étaient-ils rapprochés comme aimantés? Idiotes questions! Ils se tenaient par la main. Le couple, moins nonchalant que lorsqu'il s'était engagé sur le pont, ce magnifique Pont Rouge, se hâtait. Un léger vent faisait flotter la blonde chevelure de la jeune fille. On aurait dit que le jeune homme venait de gagner un trésor. C'est à ce moment qu'un distrait ou un malotru le bouscula, brisant net le lien qui s'était noué, encore fragile. Il s'emporta. L'autre protesta comme s'il s'était trouvé dans le bon droit: ils encombraient son passage! Son compagnon s'irrita encore davantage. Il y avait de la risque dans l'air, des passants le sentaient bien qui le contournait en s'exposant par deux pas sur la chaussée. Elle, dans un mouvement défensif, se colla à lui. Pour le protéger; elle le calma, le persuada de desserrer ce poing prêt à la cogne et, comme ultime argument, déposa un chaud et prolongé baiser sur la bouche. Il avait reçu son premier baiser. Surpris de la tournure sentimentale que prenait l'incident, le distrait ou le malotru (peut-on être les deux à la dois?), desserra à son tour son poing et, la bouche sèche, poursuivit sa route, dans la direction opposée à celle des deux amoureux dont les mains venaient de se rejoindre et les visages de se regarder comme pour se dire...Les amoureux avaient presque franchi le pont (ils n'en avaient compté ni les mètres ni les minutes) mais, plutôt que de le quitter, ils s'arrêterent, s'adossèrent à la rambarde et s"étreignirent. Ils s'embrassaient comme pour l'image finale d'un vertigineux roman photo ou d'un coûteux publireportage. Des piétons allaient et venaient sur le trottoir du pont, indifférents au romanesque et trop pressés de rentrer chez eux ou d'en partir à tout jamais. Sur la chaussée la circulation à roues se faisait de plus en plus dense. 

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Un épouvantai faisait le beau au milieu de son champ de blé quand, soudain, d'un ciel demi-rose fondit sur lui, un milan qui lui retira, d'un seul coup de serres, le beau chapeau de paille qui, croyons-le, protégeait sa tête d'un incorrigible soleil (le chapeau comme le soleil, mais non le blé, étaient d'Italie). Imaginez la tête de l'épouvantail ainsi brusquement décoiffé, ête nue sous les dards de l'astre! Se sentant ridicule, il tendit son corps, s'arracha du sol au milieu d'une tombée d'épis, et il s'enfuit épaules ailées se cacher dans la proche forêt (elle, non d'Italie mais de Fontainebleau), forêt dont messire de l'Epouvantail, n'est toujours pas sorti. Il arrive que certains après-midi, ici comme en Italie, les inquiets qui regardent vers le ciel, aperçoivent un milan ou quelque imitateur de milan dansant, d'une nuée à l'autre, avec un beau chapeau de paille sur la tête. Il arrive, quelquefois, qu'un promeneur en forêt de Fontainebleau, de Bialowieza ou de Boucheville croise un épouvantail tête-nue qui se terre, dès qu'on l'a vu.

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