On ne le sait peut-être pas assez mais c'est une même passion partagée, François de Fossa, qui a scellé en Juan-Francisco Ortiz (guitariste) et de Nicole Yrle (romancière), un couple sans pareil au service du rayonnement de la musique du Haydn de la guitare et non moins maître de Perpignan. Aujourd'hui, tous deux libérés de leurs obligations pédagogiques -lui de Conservatoire, elle de Lycée- consacrent une partie de leur loisir à l'illustration sinon à la défense d'une musique que même les moins de vingt ans... peuvent aimer. Ortiz -le premier en France- à avoir enregistré des pièces du compositeur à l'ombre des garnisons et Yrle -la première également- a extraire lectrice bénédictine une biographie romancée de la monumentale correspondance de François de Fossa avec sa soeur Thérèse. A l'occasion d'un hommage, pour célébrer une anniversaire marquant, ou telle et telle rencontre intellectuelle ou festive concernant ce Haydn né rue de la Pincarda, à Perpignan, Juan-Francisco Ortiz et Nicole Yrle ne manquent jamais , de passionner les auditoires par leur art, leur science et leur élégance.  Ce  prochain jeudi 11 octobre à 18 h, à Sant Vicens.  Deux amis ne pouvaient ne pas imaginer une soirée d'Amitié et célébrer les liens très forts qui unirent le guitariste perpignanais de Fossa  (1775-1849) au guitariste madrilène Dionisio Aguado (1784-1849), de neuf ans son cadet. 

L'histoire ne nous dit pas  si les deux compositeurs se connurent en Espagne ou en France. On ne sait ni où ni quand er comment ils entrèrent en contact Sous le règne de Joseph Ier, Aguado s'était retiré de Madrid à Fuenlabrada, auprès de sa mère. Au retour de Ferdinand VII  sur le trône d'Espagne (retour auquel contribua le capitaine de Fossa qui y gagna même le grade de Chef de Bataillon lors de l'expédition victorieuse des Cent mille fils de Saint-Louis (1823-4) pour son commandement de la place de Molins del Rey, près de Barcelone, Aguado s'exila en France, à Paris. Il y vivait en 1825. Ce doit être durant cette période que les deux hommes, l'Espagnol de 1823, émigré en France et le Français de 1793, émigré en Espagne durent se rencontrer. Par l'entremise de quelque tiers: compositeur (militaire ou pas), graveur, imprimeur, éditeur, libraire, professeur de musique...

Les documents font défaut pour être davantage précis. Ce que l'on sait, c'est que Dionisio Aguado résidait à l'Hôtel Favart. (Fernando Sor y  sera lui de 1827 à 1832). Aguado demeurera dans cet Hôtel jusqu'en 1838 (ou au début de 1839). Sans doute y donnera -t-il des cours de guitare et -imaginons-le- il eut parmi ses élèves une jeune fille qui s'appelait Sophie Vautrin...à laquelle il dédia l'une de ses oeuvres, cette Sophie Vautrin qui, le 29 novembre 1825, devint à Strasbourg , Madame de Fossa. Une interrogation, ici, n'a aucune sonorité d'absurdité: Serait-ce le maître Aguado qui aurait fait connaître à de Fossa une de ses élèves douées? Et il s'en serait suivi une idylle amoureuse...

 

  Ce que l'on sait c'est que  le Journal général d'annonces des oeuvres de musique, gravures, lithographies, etc...publiées en France et à l'étranger, dans son n°8 du vendredi 25 février 1825 signale dans sa rubrique Musique instrumentale

"Six pièces d'études pour guitare, de la composition de M. Aguado. Elles renferment toutes les dificultés qu'il est possible de faire sur cet instrument, et quand l'élève studieux saura les jouer, il pourra aisément se passer de maître. Prix......6-00. / A Paris chez Meissonnier, boul. Montmartre, N° 25."

   Cela nous incline à avancer que Dionisio Aguado serait arrivé à Paris dans le courant de l'année 1824 et que la rencontre avec de Fossa a pu se faire par l'entremise de Meissonnier.Peut-être même se sont-ils rencontrés dans son magasin de musique? La "Prremière Fantaisie" pour guitare seule (OP.5) de Fossa n'est-elle pas dédiée à "Monsieur Antoine Meissonier"?

Aguado et Fossa avaient au moins deux points communs, l'Espagne (Madrid) et la guitare. Fossa qui avait connu l'exil se montra bienveillant à l'égard d'un exilé, d'un déraciné. Il en connaissait la langue espagnole, il pouvait lui être de quelque utilité dans la vie pratique et comme guitariste dans ses recherches musicales.  Une relation amicale s'installa  et se prolongea de 1825 à 1838 (ou début 1839), date du retour de Don Aguado à Madrid.

Il existe plusieurs oeuvres qui concrétisent cette amitié. "El minué AFANDANGADO" avec des variations pour guitare, "Tres RONDOS Brillantes" pour guitare seule, très expolicitement dédicacés à "su amigo Fossa". Et "Recuerdo" dédié par Fossa à Aguado avec cette dédicace (rappelée par le professeur madrilène Luis Briso de Montiano) "Al Señor D.n Dionisio Aguado. Recuerdo de su siempre Af.mo Amigo F. de Fossa, Madrid, J. Campo y Castro, obra póstuma."

 

S'agit-il d'une traditionnelle courtoisie de compositeur à compositeur? S'agit-il de l'expression d'une reconnaissance particulière? Est-ce, par exemple, le témoignage d'une relation plus étroite: de compagnonnage? de collaboration? Cette dernière est concrète et connue connue, c'est la Méthode complète pour la guitare publiée en espagnol par Aguado en 1825 à Madrid, traduite en français sur le manuscrit corrigé et augmenté de la 2e édition espagnole par F. de Fossa, avec préface et annotations.  Serait-ce à la suite de ce travail et en signe de remerciement que D. Aguado lui dédia les oeuvres citées? Fossa ne contribua pas peu à faire connaître le madrilène du public français, comme musicien -et pédagogue .

Voici un fragment de ce que le traducteur dans une rhétorique bien à lui de l'enthousiasme et de l'éloge dit dans sa préface.

« Qu’est-ce que M. Aguado, demandera-t-on […] ? Trente ans d’expérience dans un pays qui est la terre classique de la guitare ; l’habitude d’entendre les plus habiles virtuoses […] ; l’art de s’approprier leurs divers genres sans les imiter servilement ; celui de tirer constamment un son clair et moelleux, tout en variant son intensité, d’un instrument qui devient chaudron entre les mains des dix-neuf vingtièmes de ceux qui en jouent ; en un mot, l’agilité la plus extraordinaire jointe aux notes soutenues du presque inimitable Sor : voilà ce que disent de M. Aguado tous ceux qui ont le bonheur de jouir de son talent, et nous ne craignons pas d’être démentis par aucun des Français à qui la dernière guerre d’Espagne aura procuré l’occasion d’entendre ce guitariste justement célèbre..."

Voici ce qu'écrivait en 1981, Brian Jeffery l'un des grands spécialistes de l'oeuvre d'Aguado (et tout autant -soit dit en passant- de Fernando Sor) soulignera en 1981 l'importance de l'ouvrage: "We may guess that this French translation of the Escuela was the book which made Aguado best known at this time." (The complete introduction to Aguado’s New Guitar Method" 

Quelle fut la dzate de publication de la Méthode Aguado? La Bibliographie de la France annonce dans son n° du mercredi 21 juin 1826:

"SOUSCRIPTION à une méthode complète de guitare, publiée en espagnol par don Dionisio Aguado, traduite en français par M. De Fossa, sous les yeux et suivant l'intention de l'auteur, sur le manuscrit corrigé et augmenté pour servir à la deuxième édition espagnole. In -4° d'une demi-feuille, Imp. De Gaulthier Laguionie, à Paris -A Paris, chez Meissonnier aîné boulevard Montmartre, n° 25; chez Schlessinger, chez Pacini."

Au-desous de l'annonce, mais écrit en toutes petites lettres on peut lire:

"cette méthode comprendra environ 150 planche. Elle paraîtra dans les deux langues. Le prix marqué, soit en espagnole, soit en français est de 30_0/ Les souscripteurs ne paieront leur exemplaire que 12_0"

Dans la Bibliographie... du samedi 30 décembre 1826, on relève

p. 83: "souscription à une méthode de guitare, par Aguado, trad. Par Fossa"; p. 108. Fossa. Souscription, 4128; p. 198:"souscription à une méthode complète de guitare, par don Dionisio Aguado, trad. Par M. De Fossa."

Est-ce, alors, en 1827 qu'a été éditée la Méthode? Cependant si pour 1827, la Bibliographie... annonce la sortie de "Huit petite pièces pour guitare seule d'Aguado", mais ne dit rien de sa  Méthode. La Bibliographie...de 1828 informe de la publication d'une Méthode de Fernando Sor, mais pour Aguado, toujours rien. Alors... en 1829? Mais ne nous perdons pas dans les méandres de la datation et laissons le dernier mot aux historiens et plus particulièrement au britannique Brian Jeffery. Ce dernier retient 1826.

  

Les travaux qui précèdent (sans toute dans une compilation encore incomplète) rendraient difficile la tâche d'un avocat qui voudrait contester l'évidence de l'amitié Aguado-De Fossa, une amitié franco-espagnole. Certes, le retour du premier dans son pays, mit fin à la proximité des deux compositeurs, de fait une proximité intermittente de par la vie militaire du second (de garnion en garnison) qui ne retrouvait Paris qu'à l'occasion de ses congés. La relation ne sera jamais rompue. Elle aura une suite épistolaire. Comme en témoigne la partition intitulée "Recuerdo" sur la partition de laquelle apparaît la dédicace: "Al Señor D. Dionisio Aguado, de su siempre afectísimo amigo".

Comme en témoigne également une lettre que de Fossa recevra de Madrid le 23 mai 1848 et à laquelle il répond le 15 juin (noté par lui-même sur la lettre). Datée du 21 avril  1848, cette lettre  s'ouvre par "Mi muy estimado amigo". Elle fait suite, apprenons-nous, à une visite que lui a rendue lr "Sr Don Lorenzo Garcias", qui est  un parent (cousin) de Fossa. A savoir Laurent Garcias (1779-1889), le banquier député. (Il est mentionné plusieurs fois et à des dates très différentes dans la correspondance de François avec sa soeur Thérèse) . Aguado indique à son "amigo" pour des raisons de santé, il a du interrompre les recherches que de Fossa lui avait demandé de mener pour un chercheur du nom de "M. Picquot". Il précise "nunca podra todo ello valer tanto como lo que M. Picquot pudiera conseguir directamente del poseedor de las obras inéditas de Boccherini". Aguado évoque aussi la commande satisfaite de "bordones" faite par de Fossa, accompagnée par la phrase cordiale suivante: "Amigo mio, por no herir la delicadeza de v. he cobrado el importe de lo que v. me encarga, a los cuales he agregado unos cuantos que yo regalo a v.". Ce n'est point là  un quelconque signe paternaliste ou une figure de rhétorique d'un cadet bourgeois à l'endroit de son aîné, militaire dont les galons ne sont pas dorés à souhait, mais l'expression d'une sincère et élégante reconnaissance à l'endroit d'un ami (et d'une famille) dont la proximité en temps d'exil à Paris lui fut précieuse, tant sur le plan artistique (technique et pédagogique) que sur le plan humain, fait d'estime et de solidarité. " Antiguo, afectuoso y apreciable amigo" sont les derniers mots du corps de la lettre.

Dans un additif le compositeur madrilène fait part à son ami d'un courrier qu'il a adressé à l'une de leurs communes connaissances mais resté sans réponse: "Tengo escrito al Sr Don José Lyra preguntàndole si Sor (1°) dejé entre sus papeles un libro titulado Geneuphonia (2) o tratado de armonia, contrapunto y composicion, el cual presté yo a Sor poco tiempo antes de venirme para que lo leyesa."

Nous ne connaissons pas la réponse de Fossa. Est-ce par un courrier que le Major de l'Infanterie  de Fossa, rendu depuis 1844 à la vie civile, lui aurait adresse le "Recuerdo" -un solo pour guitare (le plus joué depuis son édition contemporaine par Brian Jeffery., aux éditions Tecla.

C'est une bien belle relation entre les deux hommes. Professionnelle  et humaine. Professionnelle même  si certains (comme Josué Guttiérez) écrivent que "Le lien qui les unit doit cependant être compris comme une relation de profonde admiration et de coopération et non comme une réelle affinité entre leurs conceptions artistiques." Ce lien deux entre guitaristes est gravé dans plusieurs de leurs oeuvres, éditées de leur vivant. S'il n'existe pas d'oeuvre cosignée par le madrilène et le perpignanais, à l'image de "Les deux amis", coécrite par le compositeur madrilène et le compositeur barcelonais. Néanmoins on peut imaginer Don Dionisio et M. François répétant ou interprétant des duos, à l'Hôtel Favart ou au domicile parisien des de Fossa (à partir de 1826).

Sans doute, les deux hommes ne se revirent-ils plus, après que Don Dionisio soit rentré dans son pays. Cependant il serait difficile de croire qu'il n'y eut aucun échange entre eux. Ainsi, apprenant la mort de François de Fossa (survenu le 3 juin  1849 à Paris, au n° 23 de la rue Copeau, deuxième arrondissement), Aguado, selon ce que rapporte Matanya Ophee (4) (en s'appuyant sur les dires du luthier madrilène José Romanillos) revoit son testament dans lequel il laissait une considérable somme d'argent à François de Fossa. Il en fait modifier le codicille afin que la dite somme soit versée à la veuve de Fossa, et en cas de décès de celle-ci, à son fils. Admirable geste! Aguado mourra à Madrid, sept mois plus tard, le 29 décembre.

Le guitariste virtuose italien Carlo Marchioni, qui a introduit le compositeur de Fossa au Conservatoire de Musique de Maastricht, consacra en 2004 un CD intitulé "I maestri della chitarra" (Seicorde) à Aguado et de Fossa. Le guitariste non moins virtuose J.-F. Ortiz a toujours eu tout près de son coeur les deux compositeurs. 

C'est cette belle amitié que J.F. Ortiz et N. Yrle célébreront par des lectures et des morceaux de musique ce prochain jeudi 11 octobre à 18 h Sant-Vicens, au quartier Saint-Gaudérique. Les cordes du romantisme vont vibrer entre les foudres de Sant Vicens.

 

1) L'auteur de cette Geneuphonia est  Joaquin Viruès y Spinola (1770-1840).

2) Fernando Sor mourut à Paris le 10 juillet 1839. Sor fut enterré anonyment dans la tombe d'un de ses amis : José de Lira  (ou Lyra) dont Brrian Jeffery nous dit qu'il tait ami de Sor et vivait à Paris. Dans une liste des souscripteurs à la Méthode Aguado, il y a un "M. Lyra", domicilié à Bordeaux

3) La maison où s'éteint le major retraité appartenait à "M. Durand". Certainement le banquier François Durand (1768-1852).

4) Matanya Ophee découvreur de François de Fossa et son premier biographe a publié aux éditions Orphee l'essentiel de l'oeuvre retrouvée du maître de Perpignan.