Il est des caves viticoles aussi imposantes et belles que basiliques ou cathédrales. Enlevées par la marche du temps à leur vocation économiques mais sauvées de la destruction ou de la ruine par une requalification fonctionnelle dans le champ de la culture, de l'art et de l'éducation. C'est le cas de la Cave Ecoiffier, à Alénya (Pyrénées-Orientales), que la 18 ème édition du Festival Vendanges d'octobre met en lumière à la fois par les arts de la scène et par les arts plastiques. Les visiteurs, les spectateurs, passée la porte d'entrée, découvrent une gigantesque et vertigineuse architecture, dont la clef de voûte est un puits de lumière. De  l'ancien chai de vinification, il ne reste qu'une imposante carcasse -cela les familiers du festival le savent. Ce n'est plus un sanctuaire du vin, preuve d'une richesse domaniale mais un lieu éphémère offert au talent artistique.

Le lieu est monumental par ses dimensions et ses volumes, la charpente de sa toiture mais n'est pas tout à fait un vaisseau fantôme du fait des survivances d'objets, outils de son ancienne fonctionalité, ces objets (peut-être encombrants) se revêtant d'un statut d'ornement ou de pièce d'un musée d'outillage traditionnel, de rappel d'une circulation du sol à un premier niveau par un étroit escalier latéral à colimaçon en fer, de la permanence de matériaux classiques de l'architecturale rurale méditerranéenne dominée par des galets et des cairons qui donnent aux murs des textures et des coloris particuliers en correspondance douce ou tendue avec les lignes, les formes et les chromatismes des toiles.

 Toutes choses qui sont là et ne peuvent échapper à la lecture spatiale d'un artiste dont la première honnêteté est de verser l'obole à l'hospitalité d'un lieu, par exemple en ne déconsidérant pas l'esprit du local (écho du cycle "du raisin au vin").  C'est une obligation, semble-t-il, lorsque l'on montre son travail hors des sacro-saints lieux d'exposition (musées et galeries). La Cave Ecoiffier qui n'a plus de cave que le nom et un ensemble d'objets et outils, encombrants diront certains mais signes d'un ancien temps, parle bois (charpente), cairo/caillou (murs) et fer (escalier et balustrade)...Elle a une gueule. Avec des dispositions qui mettent à l'aise et d'autres avec des aspérités de nuisances. Traits plus ou moins attractifs, plus ou moins répulsifs qui font que ce ventre de bâtiment n'est pas passif ou muet, et qu'il ne pliera pas au premier assaut de conquête spatiale.

S'il est une belle rencontre dans l'actualité artistique, c'est celle de la Cave Ecoiffier et Joseph Mauréso. Le peintre est habitué à "dialoguer" avec des lieux caractérisés: profanes, sacrés, en désaffection ou recharge spirituelle. Avec des oeuvres qui si elles ne sont pas réalisées in situ entreront néanmoins en résonance avec les spécificité de chacun d'eux. Le cloître dElne n'est pas le fort Bellegarde du Perthus ou le fort Lagarde de Prats-de-Mollo, la ferme "Cal Mateu" de Ste Léocadie n'est pas le cloître d'Elne ou la chapelle Notre-Dame-de Riquer (Catllar). Chacun de ces lieux a permis à l'artiste qui s'y frottait de "dégager" son travail de l'atelier, de le sentir "respirer" différemment, de le voir affirmer des nuances qui, dans d'autres conditions d'exposition, auraient pu être atténuées ou exacerbées du fait d'un manque de surface d'installation, de profondeur, de hauteur, d'éclairage.  

A Alénya, Mauréso est comme sur des petits nuages. Il y donne à voir des oeuvres récentes, de fraîche composition et d'autres réalisées dans un période plus ancienne mais que leurs grands formats ne lui avaient pas encore permis de montrer. Par le nombre de pièces présentées (plusieurs dizaines) et par leur mise en espace et des risques pris au montage, l'exposition est remarquable. Elle l'est aussi par la qualité des peintures (elliptiques, dynamiques, loin d'un tohu-bohu conceptuel, proches des élans de vie). Des pièces aux murs qui ne sont pas unis, lisses comme sur des cimaises classiques, de galeries ou musées (qui tardent, glissons le en passant, à mettre cet artiste très singulier, sur leur catalogue) et des pièces suspendues dans le vide (merci la technique et la nacelle!), pouvant faire penser à des tentures et des tapisseries et composant un choeur plastique sous un puits de lumière. 

Ce sont ses oeuvres qui s'offrent frontalement au visiteur lorsqu'il pénètre dans ce qui est hall et nef à la fois. Les autres oeuvres aperçues, dans le trajet d'un regard latéral, ou dissimulées, par la structure de la salle et la géographie de l'accrochage, il les découvrira par sa déambulation le long du périmètre du sol de la Cave, puis à  l'"étage", auquel il accède par un étroit escalier en colimaçon placé dans un coin. Il atteint alors une tribune-promenoir, bordée sur le côté intérieur par un garde-fou en fer forgé (comme d'ailleurs) l'escalier.  Déambulation (s), riche (s) en stations et en coins de découverte, selon les clartés et les pénombres. La répartition/ disposition des toiles -par alignement mural ou en composition aérienne - force le visiteur à percevoir le travail de Joseph Mauréso (qui ne se gobe pas d'un trait, qui ne se lit pas le nez collé sur la toile) à partir de points de vue différents: de face, en plongée ou contre-plongée, dirait le photographe, et  de l'autre côté aussi puisque le titre donné à l'ensemble par Joseph Mauréso qui lui injecte, du même coup, une dose de poésie et de mystère, est "Et si l'autre côté c'était toi". 

Passée la porte, le regard du visiteur amateur tranquille d'expositions se sent happé par un dispositif gigantesque, un contexte inattendu de présentation, une sorte de théâtralité, une inscription d'un travail artistique fait dans un vaisseau-bâtiment, orphelin de sa raison d'être vinicole, ayant perdu ses fonctionnalités historiques de chai et arraisonné par un artiste contemporain que le rural et l'ancien n'épouvantent pas, édifie son architecture (une partie du moins) sur ces pertes, sur cette absence. requalifiant par iconographie du chaos et de la germination, un retour à la vie, à la lumière d'un lieu qui fut cardinal en une époque bien oubliée de l'économie villageoise, lumière qu'il est légitime que la lanterne magique de l'Art Vivant récupère.

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