"Perpinyà Capital de la Sardana".  Il en aurait eu les larmes aux yeux mais le soleil dans les jambes, d'apprendre que sa ville avait enfin été qualifiée capitale de la sardane. Il fut l'un de ceux qui, touchés par la grâce et le feu de cette danse, s'attachèrent à la faire vibrer dans les poitrines des perpignanais et perpignanaises de tous âges. A leur en montrer, les règles, les beautés et les joies. A en faire une raison de loisir, de rassemblement collectif, de fête musicale et chorégraphique. A se rattacher à une culture, bien au-delà d'une étrangeté méditerranéenne ou d'un pittoresque catalan. Oui, Pierre Pujula, Pierrot pour ses amis proches, aurait été heureux en cette année 2019 de voir sa danse enfin célébrée dans toute sa grandeur dans sa ville.

1913: La sardane fait une entrée remarquée à Barcelone. Et à Perpignan?  Si elle n'y est pas encore "publique", on la danse en privé, ce sont des membres de l' association la "Unión Ibérica" ou du "Centro Español". L'été la sortie des danseurs à l'extérieur, au-devant de leur sièges les regards de la population locale qui osent le pas et entrent dans ses premières rondes. Un premier âge minoritaire, celui de l'avant-guerre 14-18. Une réelle expansion dans l'entre deux guerres, où se confirme l'adoption roussillonnaise. Le marqueur en est la création en 1931 du Foment de la Sardane. Pour sa "naturalisation", il faudra attendre les lendemains de la Guerre d'Espagne et de la II° Guerre Mondiale. Au coeur des années 1950. Les marqueurs en sont pour Perpignan (comme pour tout le Roussillon et le Vallespir, cette drenière terre "conquise" depuis déjà longtemps), la chanson de Charles Trenet (La jolie sardane) et les tableaux et dessins de Raoul Dufy. Preuve officielle de cette nouvelle caractéristique la  délibération municipale du 18 février 1953, par laquelle la Ville désigne une "rue de la Sardane", laquelle deviendra, DM du 23 septembre 1963, "place de la Sardane". Entre ces deux dates un livre capital: La sardane la danse des catalans : son symbole, sa magie, ses enigmes / Henry Pepratx-Saisset ; lettre liminaire de Pablo Casals ; [ill. de Pablo Picasso, Georges Lavagne, Serge Kamké et Pico[s.n.] , 1956 , Perpignan : impr. Labau.  L'auteur Pépratx-Saisset est alors l'arbitre des élégances sardanistes sur la place de la Loge, où  une sardane populaire, plus libre, "estivale" tente d'embrouiller, au son du tambour touristique, les pas et les comptes de la sardane canonique.  Perpignan vit dans  cette période son âge d'or, dont bénéficient cobles et danseurs, auditeurs et spectateurs aussi. Un âge d'or que clora la tragédie de l'accident de circulation qui, le 27 juillet 1964,  coûta la vie  à 19 membres du "Foment de la sardana", devenu ambassadeur  d'une danse dont le grand psychiatre Francesc Tosquelles  (1912-1994) a pu écrire: "La sardane plutôt qu’une danse, ou en plus d’être une danse, est un véritable  rythme  qui,  dans  une  fonction  de  symbole,  articule  et  ponctue  dans  l’ici  et  maintenant de sa « célébration »  - fête d’un jeu du Gai Savoir dans un lieu  de rencontre qui en garde dès lors l’écriture diffusée par les vents, dans l’espace  sonore -, l’énigme chiffrée ou déchiffrée de tous les liens.  » 

La sardane a désormais les siens. qui en disent toute l'histoire, l'art et la science. Certains "desservants" en soulignant sa symbolique identitaire: catalane et résistante. Mais si la sardane progresse c'est peut-être parce qu'elle a valeur de réjouissance collective; qu'elle exprime sans doute l'âme d'un peuple, mais d'un peuple en fête. La sardane qui aurait pu être une figure de modernité si, au même moment où elle se développait, la jeunesse  se distinguait, aux sons d'autres instruments que le flabiol, la tenora et la prima, comme groupe social autonome et se laissait emporter par d'autres rythmes et mouvements vers d'autres rivages de convivialité.  Ce n'était pas elle qui  rejoignait les Foments, et se précipitaient aux Aplecs et Concours ou aux concerts. Mais la sardane, la plus belle des danses qui se font et se défont, n'était pas pour autant châtié par un condescendant "has been". Elle poursuivait son destin, non pas comme chose assez désagréablement folklorique mais comme bien, valeur et capital patrimonial. La sardane était devenu à Perpignan comme dans d'autres villes, au sud des Pyrénées, culture avec ses cobles, ses colles, ses compositeurs, ses maîtres de danse, ses calendriers festifs et sautillants. Un destin fluctuant, parfois en dents de scie, mais toujours le même corps vivant, aimant et exaltant la philosophie "des mains dans les mains". Chaque composition de sardane est une dramaturgie faite de recueillement et d'emportement, d'individualité et d'amitié. Voici quelques années, avec l'inscription de la sardane dans la Festa Major (retrouvée) de Perpignan, la sardane a retrouvé un éclat qu'elle avait un temps perdu, faute  d'un nombre suffisant de vestales à son service. Tout le monde ne peut avoir la foi d'un Jep Deloncle (1913-1990). Ni celle Jordi Carbonell (1920-2013): Cadre bancaire, écrivain, (Ier roussillonnais) prix Sant Jordi du roman, militant linguistique et sardaniste sans répit.

Date: 2 019  Perpignan nommée Capitale de la Sardane. Un honneur qui montre que la sardane que l'on a voulu enclore dans le passé, enchâssé dans le folklore estival  rejette la stigmatisation du "bas been". Elle est bien là. Supportée par une pléiade de compositeurs, novateurs et souvent primés, contribuant ainsi à l'accumulation du grand capital de partitions et à l'enrichissement sans fraude d'une mémoire collective, où il est heureux  que la mathématique n'y soit pas exclusivement une question de chiffres.  " Perpignan lieu de la sardane à la tenace espérance, au tenace déchirement" écrivait en 1996 dans "En mémoire du lit, brèves d'amour" (Gallimard),  Ludovic Janvier (1934-2016 ). Un romancier qui a tutoyé les plus grands de son domaine Samuel Beckett & Claude Simon, qui a vécu à Perpignan et a laissé une fort belle page sur la sardane -qu'il avait appris à danser. Une page que l'on aime reproduire extraite de  "La confession d'un bâtard du siècle" (Fayard 2012).

(...) "L'été à Perpignan lorsque je viens revoir ma mère d'"Haïti (Ah bon, tu n'en as pas encore assez de l'obliger à être, tu n'as pas encore compris qu'elle ne t'aime pas?) je m'en fous, c'est la sardane que je viens danser. En être, comme on se veut du cercle et du soleil. Appartenir, légers ensemble et léger avec, pour soulager le poids d'aller tout seul. Sauts sur place, impulsions à peine, bras mi-tendus, jambes souples. Au foyer Léo-Lagrange il y a des cours de légèreté. A moi les pas courts, les pas longs, le comptage pour tomber juste en fin de ronde, à moi le sentiment du cercle. "J'ai dit plus souples les segments! A quoi servent les genoux? Plus légers les bras! Un peu cassés! Surtout pas tendus! Écoutez la musique, bon dieu! Les jambes écoutent la musique et c'est gagné!  Les trois temps! Le corps en souplesse marque les trois temps! Pam pam pam! Pam pam pam! C'est vous la mesure, elle vous passe par le corps!" Oui, c'est par le corps souple en mesure et les bras écartés et les mains reliées aux mains des deux danseurs de part et d'autre qu'une fois entré dans la ronde j'appartiens à la couronne qui m'allège en dansant Bona Festa ou Maria de les trenes ou la claire Angelina, claire comme un dimanche et déchirante comme lui. Écoutez La Santa Espina. Un dimanche grand ouvert en plein milieu de la lourdeur jusqu'à l'envie de pleurer pour cause d'inaccessible. Sans compter les filles dont les seins tressautent au rythme de la musique, chaque paire de nibards ayant son balancement propre, son swing modeste et gourmand sous le tissu. Ah la foutue âme! l’intouchable fête! la caresse ternaire! Notre patrie est à bout de bras, c'est la ronde provisoire: tous Catalans par souplesse! Et pas besoin de La Santa Espina. Catalans, oui, par le sentiment d'appartenir à la lumière et à la liberté, fendus en douce par la coble qui nous réclame d'être ensemble et nous veut supérieurs à nous. Hilares sur la Loge, jubilant place Arago, sérieux place du Pont-d'En-Vestit, du moment que le flabiol et la tenora nous tiennent au bout de leur dentelle crève-coeur, nous haussent au sommet de leur écriture dans l'air, nous la famille des traînards, poings aux hanches et puis bras au ciel, en convoquant la fête camarade".

Note : Aux trois places citées L. Janvier, il convient d'ajouter la place Arago et son vis à vis Le Palmariu qui fut durant un temps comme le sanctuaire des danseurs de sardane du dimanche.

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