(Encore...de Fossa...mais oui)

Il y a une dizaine d'années, les Éditions Orphée publiaient du compositeur François de Fossa sa pièce "Troisième Fantaisie Op.10 sur un thème de Beethoven" avec une introduction en anglais et en castillan de Luis Briso de Montiano et une préface de Matanya Ophee (Colombus, juillet 2008), deux noms du monde la musique de guitare et de chambre . Cette Fantaisie est dédiée à "Mademoiselle Sophie Vautrin", nom de celle qui le 29 décembre 1825,  deviendra  à Strasbourg,  l’épouse Madame de Fossa. On lit dans cette édition des remerciements adressés à Pedro Alcazar Casanova, bibliothécaire du Conservatoire de Musique de Tolède qui a fourni la copie de la pièce et permis l'édition. On y lit également que la dite pièce, via son premier éditeur Hos (Hermanos) José y Agustin Campo y Castro, et le concertiste tolédan  Rosario Fernandez-Huidobro Pineda (1914-1999), pourraient provenir des archives de Dioniso Aguado dont les Hos José y Agustín étaient héritier et disciple. Le dédicataire de la pièce est d'ailleurs...Dionisio Aguado.

L'édition informe dans une note bas de page (iv) sur "les opus 6, 10, 11 et 15, méconnus jusqu'à aujourd'hui". Les titres sont les suivants: "Douze Divertissements Pour la Guitare, op.6", "Troisième Fantaisie Op.10 sur un thème de Beethoven""Mes adieux à l'Espagne", Fantaisie avec variations sur l'Air "aussitôt que la lumière"1, pour guitare seule, op.11 (dédiée à D.A.), "Douze divertissements pour Guitare seule, op.15."-  Notre curiosité bien plus anecdotique qu'historique ou musicale nous a porté vers "aussitôt que la lumière", à consonnance biblique.


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L'Air "aussitôt que la lumière". Qu'est-ce à dire?  Un peu de navigation permet de retrouver une chanson populaire.

Voici les deux premiers couplets de cette chanson qui en compte six

 

"Aussitôt que la lumière
A redoré nos coteaux. 
Je commence ma carrière 
Par visiter mes tonneaux : 
Ravi de revoir l'aurore, 
Le verre en main, je lui dis : 
Vois-tu sur la rive Maure 
Plus qu'à mon nez de rubis ?

(On trouvera la chanson complète sur le site de la BNF Chants et chansons populaires de la France (Tome I) )

 

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C'est manifestement une chanson populaire et une chanson à boire, bachique.  Son origine se trouve dans le recueil les Chevilles d'Adam Billaut (1602-1662), dit Maître Adam ou le menuisier de Nevers. C'est le seul recueil publié de son vivant: Les Chevilles de Maître Adam, Menuisier de Nevers, Paris, Toussaint Quinet, 1644. L'auteur ne fut pas un inconnu de ses contemporains, et des plus notables en littérature. Comme par exemple Pierre de Corneille (1606-1684). Ce dernier a laissé un sonnet sur les "Chevilles" d'Adam dont le tercet final est:

"A ce nouveau parti l'âme le prit au mot,
Et s'assurant bien plus au rabot qu'à la rime.
Elle entra dans le corps de maître Adam Billaut"

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Surnommé "le Virgile du rabot" même si, nous dit Dinah Ribard,  "Adam Billaut n’était pas menuisier, mais entrepreneur domestique d’une famille princière devenu, grâce précisément à ses services poétiques, officier dans les institutions du duché-pairie détenu par cette famille, le duché de Nevers. Se forger une figure d’artisan-poète rimant sans avoir jamais rien appris, par pure inspiration, lui avait permis de réaliser cette trajectoire en donnant du prix à ces services poétiques."«(De l’écriture à l’événement. Acteurs et histoire de la poésie ouvrière autour de 1840 », Revue d'histoire du XIXe siècle [Online], 32 | 2006, Online since 30 October 2008, connection on 22 February 2018. URL : http://journals.openedition.org/rh19/1095 ; DOI : 10.4000/rh19.1095.

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Mais le plus important est que sa chanson ait traversé les siècles, augmentant ou réduisant le nombre de ses couplets (six ou huit), avec des variantes dans les paroles, annexée par telle ou telle société, mieux adaptées à telle ou telle situation, à tel ou tel usage. La première rédaction compte huit couplets et son deuxième couplet débute par le vers qui donne son titre à la chanson.

"Aussitôt que la lumière

Vient redorer les côteaux,

Poussé d'un désir de Boire,

le ccaresse les tonneaux,

Rauy de reuoir l'Aurore,

Le verre en main ie  luy dis:

Voit-on plus au riue more

Que sur mon Nez de Rubis?

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Au dix-neuvième siècle on fera d'Adam Billaut un précurseur de la poésie des ouvriers-artisans. Y contribua, entre autres, Agricol Perdiguier (1805-1875), "le Saint-Vincent de Paul du Compagnonnage", selon l'expression de Proudhon rapportée par Michel Ragon dans son "Histoire de la Littérature prolétarienne". En 1806, Agricol avait à peine un an lorsqu'il y eut la réédition des Chevilles.  En 1842, paraîtrons à Nevers les "Poésies de Maître Adam, Menuisier de Nevers" et en 1850, à Paris, "Maître Adam, menuisier de Nevers, Dialogue par Agricol Perdiguier, menuisier, représentant du peuple".

La  chanson est connue mais qui est l'auteur de l'air? Dans "Littérature et société en France au XVII° siècle" (1987), Giovanni Dotoli après avoir dit: "(Je)e suis convaincu que la musique de la chanson de Billaut doit être datée de 1656, comme le texte" avance "s'il  (l'air) n'a pas pour auteur le chansonnier lui-même, il est probable qu'il aura été composé par quelque organiste ou maître à chanter ivrogne, mis en verve par la poésie de son compagnon, et peut-être aussi par certains autres procédés moins immatériels."

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François de Fossa connaissait-il la chanson avant d'émigrer en 1793? Cette chanson à boire...parisienne était-elle arrivée jusqu'à Perpignan avant la Révolution. On ne peut pas biffer d'un rapide trait l'hypothèse après l'avoir formulée. Mais plus solide semblera l'hypothèse qui propose la période 1806-1842 où, avec la réédition d'Adam Billaut, sa chanson "Aussitôt que la lumière" peut se répandre, à tout le moins dans certains cercles, cabarets ou loges discrètes, civiles ou militaires. S'il n'y a aucune trace d'une chanson militaire "Aussitôt que la lumière" liée à l'infanterie, il est bon de constater qu'elle figure dans le patrimoine maçonnique français.   

Elle figure, par exemple, dans le Code récréatif des Francs-Maçons (1807), la Lyre maçonnique ( 1809), l'ouvrage 'La Franc-Maçonnerie expliquée par un ami  de la Vérité (1830), ou encore le n° 1 de l'univers maçonnique (1835). Le Bénédicité des Francs-Maçons -se dit/se chante sur l'air: 'Aussitôt que la lumière. Les francs-maçons à l'ordre est une chanson qui commence par  Aussitôt que la lumière". Ce n'est pas ici simple lumière d'une chanson à boire, la preuve:

Aussitôt que la lumière".

Sans nul inconvénient,

D'une loge régulière

Vient éclairer l'Orient;
    Chacun doit d'un même zèle,

Par un triple battement,

De cette clarté nouvelle

Célébrer l'avènement...

 

- Dans une autre chanson "Cupidon corrigé ou l'Amour devenu franc-maçon", on trouve un couplet chanté sur 'air d'aussitôt que la lumière.  Voici ce couplet
    

Aussitôt que la Lumière

Luira pour le patient;

Quand le Récipiendaire

Aura prêté son serment,

Ces Gants blancs seront un gage,

Emblème de sa candeur ;

Ce Tablier à l'ouvrage

Doit exciter son ardeur.

Naturellement, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que chanson à boire et chanson spirituelle  se retrouvassent sur les lèvres ou dans l'imagination de la même personne. Le guitariste et le militaire François de Fossa dont nous ne savons s'il appartint ou pas à quelque loge, en Espagne ou en France, mais dont la proximité avec le ministre Miguel Josef d'Azanza (1746-1826), duc de Santa Fe,  "Grand commandeur de la Grande  loge nationale pour toutes les Espagnes" (comme il est dit dans l'entrée Azanza de wikipedia) peut inviter à le spéculer.

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