Le peintre Mela Muter1 (1876-1967) à laquelle le Musée d'Art de Gérone rend hommage jusqu'au 23 avril eut-elle, se demande un apprenti détective, des liens avec Perpignan et notre Roussillon? Liens qui semblent évidents se persuade-t-il en repérant l'existence d'une toile de cette artiste qui représente Collioure et qu'une visite à l'"Institut du Grenat"2 de Perpignan lui fait constater qu'en ce lieu  on l'a qualifie d'"amie" d'André Fons-Godail (1871-1954), "le peintre des jardins". C'est Charles Trénet (1913-2001) qui le célébrait ainsi dans un article du 14 mai 1932 dans la publication Le Coq catalan Fons-Godail titre d'une joyeuse et reconnaissante chanson que lui dédié le même Trenet,  une chanson d'ailleurs enregistrée en 1972 et figurant dans l’album « Au bal de la nuit » (chansons de la période 1971-1976). Pourquoi douter de cette rencontre, qui a plus qu'un poil de pinceau à son crédit,  entre Muter et Fons-Godail ?

Mais - enquête d'un apprenti détective- où cette rencontre a-t-elle pu avoir lieu et quand? Serait-ce à Collioure à l'occasion d'une visite obligée ou une recherche de calme dans le midi? A Paris devant les cimaises de quelque Salon..Par exemple ce Salon d'Automne de l'année 1922, où Fons-Godail, en qui certains voient un deuxième Terrus présente son tableau "Le port de Collioure vu de la jetée". Mela Muter participe depuis 1905 aux Salon d'Automne et des Indépendants. Serait-ce à Barcelone? Où le galeriste Dalmau montre au public de la capitale catalane 33 peintures de Mela Muter. Nous sommes alors en 1911.  Ou à  Gérone en 1914? Elle y séjourne plusieurs et y peint. Et (soyons fou se dit l'apprenti détective) pourquoi pas à Prades en Conflent, après la première guerre mondiale. Deux documents littéraires à notre secours. Le premier est un article de revue.

"Après la guerre, séjournant à Prades, Fons-Godail fut brusquement empoigné par une vérité nouvelle: il eut, à proprement parler, la révélation de la couleur: les bleus, intenses, du ciel catalan, les rouilles éclatantes d'octobre en Roussillon lui semblèrent les valeurs superbes et inexprimées;  il s'enchanta de leurs accords furieux, des complémentaires qu'ils exaltent, et sans être passé par les parlotes d'art, les discussion, les théories esthétiques et les controverses montparnassiennes. Fons Godail devint, sans le vouloir, sans le savoir, un peintre moderne, qui eu pû exposer à Paris, jusque dans les galeries d'avant-garde" 5

Ce Prades, où la plume de Louis Thomas (1885-1962) confirme la "révélation de la couleur",  Prades où il s'était rapproché de Gustave Violet (1873-1952)  et de son atelier de poterie de Sant Marti. Prades, cette localité où s'installent Mela Muter et Raymond Lefebvre (1891-1920), son compagnon, historien et militant socialiste. La notice du dictionnaire Maitron afférente à Raymond Lefebvre indique "Part soigner sa tuberculose dans les Pyrénées-Orientales où il séjourna de juillet 1918 à juin 1919". D'autre part et c'est le deuxième document incontestable, L'historien Shaul Ginsburg (1866-1940) dans un livre qu'il lui consacre à Lefebvre apporte les détails suivants sur son séjour.   "(...) Il fut transféré d'urgence de Vernet-les Bains- au sanatorium des Escaldes en Cerdagne. Pendant les premières semaines de décembre, son état  inspirait  les plus vives inquiétudes; mais au début de 1919, il arriva à reprendre le dessus. Il resta néanmoins au sanatorium jusqu'en avril." (...). Lefebvre quitta, en avril, le sanatorium pour s'installer avec sa compagne Méla Muter6 à Prades.7 (...) Vers la fin du mois de juin, Raymond Lefebvre, s'insatalla avec sa mère et sa grand-mère dans une villa à Avellard en Savoie"). Fons-Godail et Mela Muter ont-ils pu se croiser à Prades?

Évoquant Mela Muter, l'historienne Limore Yagil  écrit que "dans l'entre deux guerres, elle se rend souvent à Collioure et à Avignon"9 et  ouvre une probabilité d'autrs visites en Roussillon. Fons Godail, rappelle L. Thomas, fait sa première exposition individuelle de peintures à Perpignan en 1922.  La rencontre a pourtant bien eu lieu. La preuve manifeste, en est ce portrait dessiné du peintre par "Madame Mela-Muter" (est-il précisé). C'est une image d'un homme 10d'une cinquantaine  d'années, ce qui plaide(rait) en faveur d'une rencontre en 1922, l'année même de l'exposition de Fons-Godail au salon d'Automne et d'une exposition individuelle du même à Perpignan... Alors: Paris ou Perpignan? L'historien Laurent Fontquernie reproduit sur le site de l'Institut du Grenat 10 une oeuvre intitulée  "Collioure, le port d'Avall et le faubourg dans les années... 1920". Ce qui est corroboré par le site artnet.fr  qui "montre" plusieurs oeuvres datées de vers 1920, 1925 et 1926. Et si, tout simplement, la rencontre entre l'artiste polonaise de l'Ecole de Paris et " l'aquarelliste lumineux", le "lyrique de la peinture à l'huile" 11 avait eu lieu à Collioure devant un chevalet ou devant un café pendant un été de ces années-là? Cependant une autre consultation  internet  permet de repérer un "Pejzaz portonoy z Collioure" 12 daté de.. 1905. Peut-être une erreur de datation? Peut-être pas? 1905 c'est l'année de la présence de Henri Matisse (1869-1954) dans le port catalan. Ce qui -spécule l'apprenti détective- suggérerait que Muter...y croisa peut-être les pas et... les regards du maître du fauvisme et d'autres artistes en quête d'exotisme ou du terroir parmi lesquels André Fons-Godail . Le même site propose d'autres tableaux de Muter.

Il s'agit de "vues" différentes du port catalan. Presque un "reportage". Vues... en plongée, par-dessus les toits, où l'on distingue, par exemple, très nettement le château (des Templiers), la plage du village et le  port d'avall... Trois tableaux attirent l'attention, très structurés, très "posés" dans l'architecture.  Avec des silhouettes humaines, presqu'essentiellement féminines. Sur l'un d'entre eux, ce couple de femmes sur la plage, habillées,  assises  à même le sol au travail ou comme en attente, une troisième est courbée, en avant des barques qui la séparent de la première: elle trempe ou retire du linge de la mer. Sur un autre, les deux figures féminines sont en train de marcher. On remarque sur un troisième tableau (qui peut faire penser à l'initié colliourencq -ou au détective rêveur- une rue du Coma Cheric), également deux silhouettes et une ombre de femmes, à l'arrêt, en conversation sur un côté de la rue... L'ensemble de ses tableaux a pu être peint lors d'une même "campagne de production", d'un même séjour. Cette unité de temps obligerait à  les détacher de deux autres tableaux. L'un où l'on voit sans nécessité d'accomodation visuelles, en arrière plan, l'église de Collioure et son clocher. L'autre qui est un paysage (en polonais pejzaz) où l'on observe un train qui file, mais où la proximité du bord de mer ainsi que la culture de la vigne en terrasses ne nous éloignent guère des alentours du port qui a reçu le baiser fauve. Des alentours, à l'époque, peu bétonnés et adonnés au prestige visuel de la Côte Vermeille...

Alors, 1905 ou 1920/1926 ?  Maria Melania Mutermilch était arrivée à Paris en 1901 avec son époux l'écrivain Michal (Michel)  Mutermlich et leur fils Andrejz (André) âgé de deux ans....  Elle exposa dès 1902 et commença à accrocher en 1905 au Salon d'Automne et au salon des Indépendants. Il semble que la famille Mutermilch (disent certaines notices biographiques) séjourne l' été en Bretagne, de Concarneau à Pont-Aven. Mais peut-être fit-elle infidélité à cette "tradition" amenant dans le midi ( à Collioure et précisément en 1905) ce peintre qui commence à se faire connaître, contre vents et marées esthétiques et morales, sous le nom de... MELA MUTER et  qui au final en imposera à tous son art du pasage, du portrait, de la nature morte aussi, et boulersera par ses maternités. Peu importe donc la date: 1905 ou 1920 - conclut l'apprenti détective:  Ce qui compte c'est que sa peinture, son écriture, ses couleurs, et son humanité soient "intégrées", ne serait-ce que virtuellement,  au blason artistique de Collioure et à un chapitre de l'histoire des artistes roussillonais par son "amitié" (réelle ou fantasmée) avec André Fons Godail, le Corot du Roussillon, selon le mot de L. Thomas. 
 

1-Maria Melania Mutermilch, née Klingsland. Elle signa de nombreuses oeuvres "Muter".  Elle divorça en 1922. Polonaise, de confession juive, elle se convertit au catholicisme (en 1923) et devint citoyenne française (en 1927)

2-

3- On retrouve ce "Fons-Godail" dans un précieux et récent ouvrage "Trenet & Cabu La vie qui va", édition établie par Vincent Lisita sous la direction de Jean-Paul Liégeois. Prologue de Cabu. Robert Laffont, 2018.

4-Etienne Terrus (1857-1922). Il décède le 22 juin de cette année  du "sacre" de Fons-Godail.

5- In Revue du vrai et du beau: lettres et arts/directeur C. Balleroy (25 décembre 1922)

6- Revue Comaedia du 16 avril 1931, Ecrivain natif de Perpignan. Thomas était un admirateur enthousiaste de Fons-Godail qui avait rédigé un article panégyrique sous le titre "Le Corot du Roussillon"

7- Méla avait-elle accompagné dans les Pyrénées-Orientales  son compagnon, où ne le retrouva-t-il  à Prades qu'à sa sortie du sanatorium

8-- Ginsburg, Shaul: Du wilsonisme au communisme: l'itinéraire du pacifiste Raymond Lefebvre ...revue d'histoire moderne et contemporaine, année 1976.

9-in "Au nom de l'art  1933-1945: solidarités et engagements", Fayard  2015

10- que l'on peut voir www. institutdugrenat.com

11. Les deux expressions en italiques sont de Louis Thomas in  Comaedia.

12. Langue polonaise. Paysage du port de Collioure.

°°°°°°°du www.https/ polswissart.onebid. pl.