Perpignan Arauco
On en apprend chaque jour. De ces choses qui ne passionnent pas forcément les foules, mais une, deux, ou trois personnes, abstraites des foules. J’apprends ainsi, par mon ami Cliff Meadow*, que fut éditée à Perpignan La Araucana, une œuvre maîtresse de la littérature épique du siècle d’or espagnol. Tiens ! Tiens ! Et en langue… castillane. C’était en 1596, soixante trois ans avant le Traité des Pyrénées, deux ans à peine après la mort de son auteur, Don Alonso de Ercilla y Zúñiga, et six ans après l’édition complète de son livre simultanément à Madrid et à Barcelone. Une fin de siècle, où le fer de lance de l’impression est Sampso Arbus. Ce dernier, né à Perpignan, après une installation à Barcelone était revenu en sa ville natale avec presses et lumières. On ignore les raisons de ce retour. On sait qu’il reviendra à Barcelone en 1586 pour y épouser Jeronima Canovelles, laquelle lui donnera trois enfants un garçon et deux filles, nés à Perpignan (1587, 1594 et 1598)
L’auteur de La Araucana n’est pas de Perpignan. La biographie de Don Alonso de Ercilla y Zúñiga, nous apprend qu’il fut soldat et écrivain, noble et « censeur de livres pour le Gouvernement de Castille » et qu’il fit partie, entre 1555 et 1563, d’une expédition au Nouveau-monde. Il participa, sous les ordres du Gouverneur et Capitaine García Hurtado de Mendoza, à la lutte sans pitié contre les Auracos du Chili (Mapuches), les indigènes en rebellion d’une terre objet de conquête et de colonisation. A son retour à Madrid, Ercilla publie en 1569 La Araucana. Un livre consacré à cette période de sa vie, et qui avec le temps prendra l’aspect d’une formidable saga. Le livre connaît un beau succès et nombre de rééditions. Son auteur, un proche de Philippe II le développera, avec une deuxième partie (1574) puis une troisième partie (1589). Il y intègre des éléments historiques européens ante et post période chilienne (le traité de paix Saint-Quentin en 1529, la victoire de Lépante en 1571). En 1590, à Madrid, les trois parties sont réunies en une seule et même édition. Marié à Doña María de Bazán, Ercilla fut Gentihomme de la Cour et « Caballero de la Orden de Santiago »
Sampso Arbus l’imprime à Perpignan en 1596 « a costa de Jusepe Andrés ». Ce Jusepe - est-ce un Perpignanais cossu et mécène?- financera également mais plus tard, en 1608, et cette fois-ci à Barcelone, une vie de « Isidro » (première édition 1599) de Lope de Vega Carpio (1652-1635). A Perpignan, alors sous « domination espagnole » selon une catégorie historique consacrée-il existe une vie intellectuelle, un marché du livre : on publie en latin, castillan et catalan. Et pas seulement des écrits de nature religieuse, mais aussi des textes au souffle épique, historique par ses données documentaires, ou légendaire par ses digressions imaginaires. Comme par exemple la saga médiévale Don Reynaldos de Montalvan (l’un des Quatre fils Aymon, héros du XIII° siècle), qu’imprimera le même Arbus. Ou, bien sûr, comme cette Araucana de Don Alonso de Ercilla y Zúñiga. Il y a donc, appuie avec une pointe d’ironie Cliff Meadow, des lettrés dans cette ville qui vient d’élargir son enceinte et se doter d’une citadelle (1585), des connaisseurs de la langue castillane que l’on pourra bientôt dire « langue de Cervantès ». Miguel de Cervantès Saavedra (1547-1616) : Son Don Quijote de la Mancha sera publié en 1605- La Araucana y est mentionnée. (Quevedo (1580-1645) l’évoque aussi dans son Buscón (1626).
Perpignan fait alors partie, bon gré mal gré, de l’ « Empire où le soleil ne se couche jamais (« del Imperio donde nunca se pone el sol »). Sur la vaste carte du siècle d’or espagnol, elle y figure une solide place forte. Place forte, souligne avec autorité Cliff Meadow, d’un territoire (les comtés de Roussillon et de Cerdagne) dont les habitants sont cycliquement des objets de convoitise, de marchandage, d’héritage ou d’annexion entre la France et l’Espagne, mais qui, depuis 1493, soit une centaine d’années, vivent sous souveraineté castillane. Dans la mémoire et le vécu de ses habitants la guerre de voisinage est loin d’y être infamilière. Elle se transmet, angoissante, de génération à génération. D’ailleurs,en 1595, éclate un nouveau conflit armé entre l’Espagne et la France. (Il se solde par l’échec d’une tentative de prise surprise de Perpignan pour la France par Alonso Corso (maréchal Ornano). La Araucana est publiée l’année suivante. Rien de bien extraordinaire à ce qu’à Perpignan, une partie de la population soit sensibilisé aux chansons guerrières et à la langue castillane.
Mais qui a pu inspirer l’édition de La Auracana ? Un marchand de livres en quête de clients? Une « influence » venue de Barcelone ? A qui ce livre est-il destiné ? Public militaire, bourgeois, ecclésiastique, universitaire ? Est-il au service d’une visée politique ? Beaucoup de questions auxquelles, il est difficile de répondre…faute de documents. Cependant, se réjouit Cliff Meadow, la dernière interrogation ne peut pas être balayée d’un simple revers de manche. Car, il suffit de payer le prix de sa lecture attentive, La Araucana contribue par-delà ses vers, ses rimes et ses rythmes, ses réussites sonres et visuelles, à dire la puissance espagnole, son rêve de domination universelle. Cette chanson de geste est d’ailleurs dédiée au roi Philippe II, dont Ercilla a toujours été un proche. Mais, lire La Araucana uniquement sous cet angle masquerait, s’enflamme l’ami Cliff, que cette chanson de Roland chilienne, ainsi que, parfois, on a pu la désigner, parle de bien d’autres choses. A savoir du refus du peuple Arauco, le peuple indigène, de se soumettre au Conquistador, du rejet par les armes du joug étranger. C’est, à la fois, une épopée de conquête (avec l’identité des cruautés de combat, on se s’y fait pas de cadeaux) et une épopée de…résistance et de mouvement de libération (où Don Alonso de Ercilla y Zúñiga s’attache à rechercher un équilibre dans le traitement lyrique des forces en présence sans dissimuler un regard d’humanité sur ces patriotes ultramarins).
Ainsi les héros araucans du poème, un Caupolicán et un Lautaro, exaltés dans leur bon droit, leur bravoure et leurs prouesses, ont pu nourrir (tentons-en l’hypothèse) chez ses lecteurs l’élaboration de figures légendaires. Celle, peut-être, de Joan Blanca, le « maire » de Perpignan, lors du siège de la ville par les troupes du roi Louis XI en 1475? Mais celui-là, me dit Cliff Meadow, vous le connaissez sans doute mieux que moi, ce que j’ai nié. J’ai remarqué, développe mon ami, que le livre* du juriste, juge et consul Andreu Bosch, cet « intellectuel » perpignanais qui sera déconsidéré par une dynastie d’historiens du XVIIIème et XIXème siècles pour avoir été l’inventeur du prétendu héroïsme de ce Blanca, ce livre donc paraît en 1628. (*Summari, index o Epitome dels admirables y nobilissims titols de honor de Cathalunya, Rossello y Cerdanya). Pure hypothèse que d’imaginer un Bosch en lecteur de La Araucana ? Pure hypothèse aussi que de faire de Miquel de Giginta, le chanoine réformateur d’Elne, sinon un lecteur du moins quelqu’un d’informé de l’existence du livre parce que contemporain de sa naissance et de son expansion? Son esprit d’ouverture et sa curiosité, le héraut des « Casas de Misericordia » les portait autant sur le vieux que sur le nouveau monde. La plupart des villes qu’il visita pendant son périple ibérique pour y faire reconnaître par les hautes autorités l’urgence de trouver une solution aux questions alarmantes de la pauvreté et de la mendicité et de prendre en considération le plan de « remedio de pobres » auquel il a réfléchi, ont toutes accueillies au moins une édition de La Araucana. Que ce soit Madrid ou Lisbonne, Barcelone, Salamanque ou Saragosse.
A Saragosse, par exemple, Giginta voit un de ses livres, Atalaya de caridad imprimé par Domingo de Portonariis, qui doit être mis en relation avec les Portonariis qui imprimèrent à Salamanque La Araucana, en 1574. Indice, sans doute, bien léger. Comme l’est le suivant. Le premier livre que Sampso Arbus publie à son retour à Perpignan, en 1584, est Cadena de oro un livre… justement de Giginta, et le même Arbus imprimera, en 1596, La Araucana… Indice, et indice, fragiles, mais pourquoi ne pas les noter ! Pour le fun, sourit Cliff Meadow en me fixant étrangement. Giginta et Bosch : Deux contemporains de la « réception » d’un livre, allez, j’ose l’anachronisme, bestseller de Don Alonso. Bestseller, il le fut par la somme caractères qu’il assemble, dont non le moindre ne saurait être oublié ou minoré : sa qualité littéraire et son écriture novatrice, mais je ne suis point spécialiste pour te parler de tout ça. Ce que je peux te dire cependant c’est qu’un contemporain du grand écrivain, Lope de Vega Carpio (1562-1635), un nom qui compte dans l’histoire des lettres ibériques, vit en lui, tiens-toi bien le « Colomb des Indes du Parnasse », une appréciation que reprend au vingtième siècle, en la magnifiant, ce poète chilien de belle altitude qu’est Pablo Neruda (1904-1973), auteur du Canto General (1950), quand il dit qu’avec son poème, Ercilladonne au Chili « ce qu’il y a plus précieux, les diamants de la langue » ( « La Araucana entrega a Chile lo más valioso, los diamantes del idioma » ). La Araucana n’a pas intéressé que le monde hispanique et latino américain... Même si en français, il faudra attendre 1824 (édition abrégée) et 1856 (édition complète), pour le trouver en librairies, deux grands auteurs qui ont du le lire dans sa langue originale, s’y réfèrent de façon plus ou moins enthousiaste ou critique. L’un est Voltaire (1694-1778) à la passion épique duquel on doit La Henriade (1725) et Chateaubriand (1768-1848) qui la cite en plusieurs textes dont Génie du christianisme (1802). Je m’arrête ici.
Il n’est peut-être pas sans intérêt de se voir rappeler, merci Cliff Meadow, qu’à la fin du seizième siècle, l’imprimerie perpignanaise n’avait pas qu’un souci du local et de l’édification religieuse ou morale, que dans ce petit arpent du bon dieu, mouchoir de poche d’un empire, elle pouvait ouvrir une fenêtre sur le Nouveau-Monde et sur ce que le grand et si précis historien Serge Gruzinski a appelé la première mondialisation. Fenêtre ouverte par La Araucana sur des guerres atroces, sans doute, mais aussi sur des territoires et des climats, des valeurs et des modes de vie, sur un ailleurs et un autrement dont Don Alonso de Ercilla y Zúñiga fut en quelque sorte l’ethnographe.
Max Frega Plats
*Cliff Meadow. Je vous ai déjà parlé de lui. C’est lui m’avait réveillé pour la traduction d’un distique en langue castillane. (El miedo..) Il m’avait quelque peu irrité, j’avais du lancer une bouteille à la mer pour que l’on m’aide…Depuis nous sommes devenus… amis.