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16 novembre 2013

Madrid 1808, Goya & Fossa

Francisco de Goya y Lucientes était à Madrid lors de l'arrivée des troupes françaises en mars 1808. François de Paule de Fossa y était aussi. Le peintre réagit par l'un de ses chefs-d'oeuvre à la répression du peuple révolté de la capitale espagnole. Qu'en est-il du musicien, de celui qui est monté de Cadix à Madrid pour y trouver quelque emploi et qui dans l'attente s'emploie à y faire de la musique. On sait que ses partitions seront jouées par des membres de la chapelle du Roi, et qu'il fut -du moins l'écrit à sa soeur- qualifié de "Haydn de la Guitare" (Lettre du 8 mars 1808). Mais, de ce "Dos de Mayo", quid? Aucune inspiration? Sa sensibilité le rangea-t-elle du côté de l'envahisseur français (lui qui était l'ancien émigré)? Prit fait et cause pour le peuple? Fut-il un indifférent? Indifférent certes, il ne le fut pas, et sa correspondance (ce qui en est gardé) est sur ce point très explicite. Quelle fut donc l'attitude de notre "demandeur d'emploi et intermittent de la musique" (pourrait-on le déisgner dans un langage de ce début de XXI ° siècle), habitant bien précaire et obscur de Madrid, alors que le peintre du Roi qu'était Goya y brillait. L'Aragonais avait près de trente ans de plus que le Roussillonnais qui certainement avait entendu parler du premier. Goya et Fossa ont vécu les mêmes séquences historiques, et ce moment précis que la correspondance de Fossa raconte comme s'il s'agissait du travaill d'un envoyé spécial. Du reportage journalistique!. L'un peint, l'autre écrit dans une capitale incertaine. Rue Na Pincarda, à Perpignan, on vit au jour le jour et de "première main" la cascade d'événements espagnols.

Lettre du 19 mars 1808

(...) "Point de réponse encore de mon mémoire: ce n'est pas étrange d'après la fermentation publique actuelle. Nous venons de voir de grandes choses: nous en verrons vraisemblablement de plus grandes; mais je ne doute pas que tous ces changement ne tournent à mon avantage & à celui de la nation espagne. Le prince de la paix, ce colofse terrible est enfin tombé. Le peuple incendie dans le moment que je t'écris tous les meubles de la maison de son indigne frère. La sienne a été respectée parcequ'elle appartient actuellement au Roi qui l'a confisquée. Le règne de la tyrannie & des frippons est fini: celui des honnêtes gens commence. Je commence à entrevoir un avenir plus heureux. Nous attendons sous peu la Ire Division de l'armée française: elle est attendue avec impatience..."

Lettre 26 mars.

"La révolution qui vient de s'opérer sous mes yeux n'a presque pas, ma chère amie, d'exemple dans l'histoire. M. Godoy, ci-devant le Prince de la Paix, voyant que toutes ses fourberies & coquineries allaient être découvertes à l'arrivée des français a fait tout son possible dans les derniers jours de sa gloire pour persuader Charles IV & à son épouse qu'ils ne pouvaient trouver leur salut que dans la fuite. Trois fois ils l'ont intentée tandis qu'ils amusaient le public par de faufses proclamations; mais toujours ils ont échoué dans leur projet. La mafse du peuple de concert avec la maison du Roi leur a présenté une opposition aufsi énergique qu'invincible. Enfin après bien d'inutiles efforts pour calmer l'effervescence générale bien décidée surtout contre Godoy & ceux de son parti, Charles IV a été presque forcé d'abdiquer la couronne le 19 de ce mois, en faveur de son fils Fernand VII. Ce jeune Prince qui donne à la nation les plus fortes espérances, a fait son entrée dans Madrid avant hier à cheval, revêtu de l'uniforme de ses Gardes du Corps. Sa suite était très peu nombreuse: il était sur de tous les coeurs. Une foule immense du peuple l'a escorté jusques à son palais au milieu des acclamations de toutes les clafses d'habitans. S. M. A rendu ces jours-ci une infinité de décrets qui tendent tous plus ou moins directement à la félicité publique. Il s'entoure des plus honnêtes gens de son royaume. Entr'autres Mr d'Azanza est rappellé à la Cour pour y remplir le ministère des finances. Tu sens combien cette nouvelle nous interefse à tous: aufsi ne veux-je pas différer de t'en faire part- je vais aujourd'hui diner chez Pons, qui vint me voir hier & oublia de m'apporter une lettre à toi qu'il venanit de recevoir: je diférerai à cacheter celle ci jusqu'à ce que je lise la tienne pour y répondre aujourd'hui même si son contenu l'exige.

Le 24 courant le Grand Duc de Berg est entré dans cette ville à la tête de 18 mille hommes de toutes armes. Nous en avons aufsi un nombre afsez grand dans les environs. S. M. Leur a témoigné tant de confiance qu'elle avait donné ses ordres avant d'entrer elle même pour faire sortir d'ici tous les régiments espagnols. Notre garnison qui se composait auparavant de plus de 12 mille hommes est réduite dans le moment à la maison du Roi, au corps d'invalides, & à un bataillon des volontaires d'aragon. Nous attendons Bonaparte d'un moment à l'autre. La Cour parait fort tranquile sur ses vues: le public ne l'est pas trop. Ses troupes son si insolentes, si mal disciplinées, & ells sont en si grand nombre dans toute l'espagne qu'elles ont l'air de la regarder comme un pays conquis. Les espagnols viennent de montrrer dans cette dernière révolution qu'ils conservent encor des restes de leur ancienne énergie. Dieu nous préserve qu'ils s'imaginafsent qu'il était besoin d'en montrer contre les troupes françaises! Il renaitrait encor des héros de leur cendre qui préféreraient la mort à l'esclavage.-Quant à moi je ne puis croire que Bonaparte vienne ici souiller tant d'années de gloire: aufsi fais-je mon pofsible pour rendre service aux individus de sa nation & pour persuader aux espagnols que ce sont nos frères, & qu'ils ne portent chez nous que des vues désinérefées & utiles aux deux nations."

Lettre du 12 avril

"C'est justement le jour de ma fête , ma bonne amie, que je devais te donner enfin une bonne nouvelle. M. Azanza arriva lundi dernier 27 mars: il me reçut de la meilleure manière du monde, mafsura qu'il regarderait comme un devoir sacré de me placer avantageusement & &. Depuis le 28. je fais les fonctions de son secrétaire privé & je suis seul dans l'exercice de cet emploi parceque Zavaleta n'est pas encore venu. (...) Si tu voyais comme je suis fêté par ces mêmes personnes qui auraient peut-être rougi de me saluer il y a quinze jours! Voilà ce que c'est que le monde. La faveur d'un Ministre me donne actuellement un mérite que personne ne m'avait reconnu./ Dieu soit béni! Me voilà enfin chargé d'une occupation honnête & en pafse d'obtenir un bon emploi. (...) Une seule chose me tourmente...Ces troupes françaises qui nous cernent, que viennent-elles faire ici? Quels sont à notre égard les projets de cette nation soumise toute l'europe? Le peuple les regarde avec des yeux de rage, & si ce peuple plus à craindre qu'on ne pense venait à s'imaginer qu'ils ne sont pas les alliés de Ferdinand 7, il se ferait égorger pour deffendre son roi. Celui-ci ne se présente pas une seule fois en public (& nous le voyons matin & soir) que l'enthousiasme le plus pur ne fafse entendre autour de sa personne mille voix qui répétent à l'envi: vive le Roi, périfsent ses ennemis! -Si ceux qui se disent nos alliés & sont entrés chez nous comme tels portent dans ce pays des vues contraires au Gouvernement actuel, je prévois qu'il y aura bien du sang répandu avant qu'ils puissent réduire les habitans de ce royaume: ceux de la plupart de nos provinces se feront hacher plutôt que de se soumettre- Dieu veuille nous préserver de ce cruel fléau.

Lettre 17 avril

Depuis ma dernière, ma bonne amie, je n'ai reçu de tes lettres. Seriez-vous aufsi peu tranquiles là-bas que nous le sommes ici? Toujours des doutes, toujours des incertitudes sur notre sort à venir: mais toujours des certitudes sur la fourberie & l'indignité de nos hôtes Tout le monde les déteste & moi je les abomine. Pour peu que je puifse trouver du pain ailleurs ce ne sera surement pas à eux que je m'adrefserai pour en avoir: et si la nécefsité m'y forçait il serait bien douloureux pour moi de devoir ma subsistance à des scélérats que je méprise autant que je les abhorre."

Note: 1 Ferdinand VII  qui n’était roi  que depuis le 19 mars se voit destitué le 18 avril par Napoléon qui offre le trône d'Espagne à son frère Joseph . Ce dernier l'accepte. Joseph Bonaparte Ier est né. Changement politique !

Lettre du 20 avril ( "A minuit, au bureau des finances",)

"Il existe une fermentation des plus terribles.. Je crois que le moment de la crise est arivé. L'indigne perfidie de certaines personnes est presque découverte. On pourra peut-être régner sur l'Espagne, mais nullement sur les espagnols. Tous ont juré de périr pour la déffense de leur nouveau souverain."

Note: 2 Le 2 mai, le peuple de Madrid se soulève mais est cruellement réprimé par les troupes de Joachim Murat qui est fait Lieutenant général du Royaume et nommé président de la Junte Centrale de Gouvernement. La guerre d’indépendance contre les Français est engagée, elle durera jusqu’en 1814..

Lettre du 7 mai

"Puique Boixo t'envoie tous les imprimés je n'ai absolument rien à y ajouter. Je sais que les lettres sont ouvertes ou du moins elles l'ont été. Ceux qui nous tiennent sous le joug, nous ôtent jusqu'à la triste consolation de nous plaindre. Une lettre dans laquelle on déclarat une façon de penser contraire à la leur serait regardée comme un libelle: et tout auteur de libelle fut-il aufsi anti-anglais qu'on peux l'être serait fusillé comme partisans de l'Angleterre. Je ne me soucie guères de recevoir dans le corps une once pesant de plomb qui me fit pafser le goût du pain, aufsi ai-je pris le parti de me taire et d'avoir l'air de croire que le noir est blanc et que le blanc est noir; car voilà ce qu'on tâche de nous persuader."

«… La circonstance d'être dans le moment  gouvernés par un Prince qui entend à peine l'espagnol m'a procuré de la part du M. Une comifsion très- onéreuse  et qui ne me rapporte pas un sou. Ce n'est pas la Ire que j'ai eue de cette espèce: plaise à Dieu que ce soit la dernière!- Je suis chargé de mettre en français les extraits de toutes les affaires relatives aux finances pour que le M. En rendre compte au Grand Duc en cette langue ce qui est d'un grand secours pour expédier promptement les affaires.-Cela me donne beaucoup d'occupation. Je me léve avant six heures, je m'habille et déjeune aufsi lestement que je puis: je cours chez le M. logé à une lieue de chez moi: je m'occupe avec lui des correspondances du jour jusqu'à ce qu'il part pour le Palais Royal. J'y vais aufsi de mon coté, et me mets à travailler dans le bureau des finances, jusqu'à deux heures. Les autres y restent jusqu'à quatre ou cinq heures, mais j'ai pris sur moi d'en sortir plutôt pour ne pas faire mon ami  ou pour ne pas l'obliger à me garder à diner. A 7. heures du soir je rentre au bureau jusqu'à onze ou onze & demie: et le lendemain, c'est à recommencer. Ce qui ne m'arrange guères c'est qu'avec tant de chemin à faire tous les jours sur un pavé aufsi détestable que celui de cette ville, j'use diablement de souliers et de bottes. J'en avais fait dernièrement ressemeler deux paires; j'ai vu aujourd'hui échouer contre une maudite pierre la dernière de leurs semelles. Voilà près  de deux mois que je travaille joliment sans avoir jusqu'à présent un sou d'appointementsSi nous étions tranquiles, je le serais aufsi sur mon sort à venir, car enfin je contracte un mérite auprès du Gouvernement; mais dans un tems de révolutions dont il est difficile de prévoir les résultats ultérieurs, je suis très inquiet sur ce qui peut m'arriver…. »

Lettre du 21 mai

« …Le travail presque forcé que j'ai fait ces jours derniers a été très favorable à ma santé. Continuellement occupé je n'ai pas eu le tems de rêver à ma situation présente et à venir. Malheureusement je vais tomber malgré moi dans l'oisiveté. Le Min. Part après demain pour Bayonne, où il est appellé par l'Empereur. On ne sait pourquoi. Quelques personnes s'imaginent qu'il va recevoir les instructions de Napoléon pour partir sur le champ pour l'Amérique en qualité de viceroi. Cette idée n'est pas destituée de fondement: elle est au moins juste en politique. L'Espagne ferait une perte presque irréparable, si elle perdait ses colonies: et cette perte refluerait d'une manière très désavantageuse sur le reste de l'Europe, excepté l'Angleterre qui y trouverait un débouché sûr pour toutes ses marchandises. Tu sens que les Anglais remueront ciel & terre pour porter les Américains à l'indépendance. Ce serait peut-être le seul moyen de l'empêcher que d'envoyer dans toutes nos colonies des hommes dont les talents et les vertus fufsent connues des habitans du pays et capables de leur inspirer confiance. Or je n'en connais pas d'autre plus capable de remplir avec fruit une commifsion aufsi délicate dans les circonstances actuelles au moins dans la partie où il s'est fait connaître, que Mr A. C'est l'homme qu'il faut à Bonaparte, ou je me trompe très-fort. Si cette commifsion lui est confiée, tu dois t'attendre que je lui tiendrai compagnie dans le voyage: et je serais charmé d'être en même de coopérer de mon côté à rendre un service aufsi important à l'Espagne & à l'Europe entière. Adieu; je t'écris dans mon bureau, où vraisemblablement je ne retournerai plus."

Lettre du 28 mai

« Je ne sais que répondre à ta demande au sujet des gens en place. Tout est absolument précaire dans le moment. L'assujetissement de ce pays est encore un problème, et un problème dont la solution sera peut-être toute contraire à celle qu'on attend. Dieu permet que l'impie triomphe pour un tems: mais à la fin la vertu doit l'emporter sur le vice. Je commence à voir bien des nuages sur notre horizon: tout annonce une tempête prochaine: quel sera l'édifice ruiné par la foudre? C'est ce que nous ne saurons qu'au retour du beau tems. Ne te laifse pas tromper par les papiers publics. Il n'y a pas un mot de vrai, pas un seul. Mais il faut bien jetter de la poussière aux yeux du public, de l'Europe, du monde entier. Je m'inscris en faux contre tout ce qui a été dit depuis deux mois. Je n'ai pas la hardiesse nécessaire pour t'en dire d'avantage.

Note 3: Le 7 juin 1808 Un décret impérial nomme Joseph Bonaparte roi d'Espagne et des Indes. Azanza devient l’un de ses Ministres, il abandonne les Finances pour les Indes.  Il  est président de la Junte.  Le 17 juin Murat quitte Madrid pour Bayonne….Le 20 juillet le roi Joseph Ier arrive à Madrid. En octobre à la demande du général Palafox, Goya se rend à Saragosse, sa ville natale, pour peindre la résistance de ses habitants. Une nouvelle page de l'histoire de l'Espagne, de l'Europe et de Fossa commence, étroitement liée à Azanza et au roi.

xxx

 

 

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