L'artiste gitan est vu encore trop souvent comme la note pittoresque d’un quartier. Et le musicien, paradoxalement, plus que le peintre. S’il des générations et des dynasties de musiciens gitans. Guitaristes, de préférence et au chant. Les artistes du chevalet et de la palette sont beaucoup plus rares. Moins recherchés en tout cas. La musique se prêtant davantage à l’assemblée que les arts plastiques. La musique affoule, pas

la peinture. N

’empêche, même s’ils ne sont pas un sur dix mille, les peintres gitans existent. Perpignan où l’on trouve des populations sédentarisées depuis au moins cinq siècles, on en compte deux : Marius Casar –le pinceau du haut-Vernet et Marcel Ville –le pinceau du quartier Saint-Jacques. Deux générations différentes. Deux styles müris différemment. Mais des sujets d’inspiration assez semblables. Et une même confiance dans l’éclat de couleur.

Casar et Ville, le premier avec une élégance de condottierre, le second plus jeune et bonhomme, tous leurs collectionneurs vous le diront, ne se laissent pas saisir et réduire dans le regard folklorique que trop souvent on leur jette. Ils s'amusent des kilos de préjugés et des liasses fantasmes agités par les spécialistes à leur propos. Peintres, ils le sont, cela ne vous suffit-il pas? La peinture est... leur plaisir. Leur loisir.. Leur façon de s’oublier hors de ce qui s'abat dans la sagacité du regard... Dans la ferveur de la main... Dans la fertilité d’une rêverie... Dans l’héritage émotionnel d’un souvenir. Dénombrer les thèmes ? A quoi bon ! C'est là besogne de critique d'art. Leurs parti- pris? La ville, la vie, les choses, les lieux et les gens, les instants d'ombre et de lumière. Ils réinventent des architectures et des chorégraphies. Ils font l’amour avec le quotidien en chevaliers de la couleur et du trait. Ils ont la passion de la fête mais savent retenir leur désir, conviant la pudeur comme leur plus vieille copine, leur plus sûre confidente. Leur cœur est gorgé de joie, parfois drapée de nostalgie.Il saigne parfois, toute passion a ses hivers.

Nos deux peintres –leurs yeux brillent pareillement quand on s’approche d’eux- n’arpentent pas la ville ou le « cosmos » de la mémoire en géomètres, astrophysiciens ou historiens. Ils le font en poètes. Sans règle qui brime, sans le vers imposé qui fait cahoter le voyage. Je veux dire qu’ils le font en êtres habités, plutôt que calculateurs. Des adultes qui regardent ce drôle de temps qui fait courir ses aiguilles par le périscope de leur enfance. La pâte de leurs tableaux, nourrie de mille et une légendes est généreuse, et ils nous la donnent en partage pour que nous ne restions pas, interrogatifs, bavards, sur le seuil de leurs demeures idiots comme toutes les pommes qui ne savent pas se retenir à la branche.

Marius Casar et Marcel Ville ont pris acte de ce qui ne sera plus. Cette danse –la liberté qui va pieds nus- que fixe dans un ensoleillement du premier et cette roulotte –foyer immobilisé- que le second met en route par la clarté d’une remembrance. Pour eux, la peinture n’est pas un enclos pour pleureurs, elle est ce jardin qu’ils veulent toujours fleuri, porteur de demains doux. La douceur qui n’a jamais été, ici ou ailleurs, disons chez un Matisse ou un Chagall, pour citer des voisins de bonne compagnie, une qualité puérile. Si vous savez les écouter, vous apprendrez que leurs « images » c’est la couleur qui les enfante, leur donne forme et espiègle malice, que ce soit un personnage ou un paysage. Et qu’à leur façon, ils résistent -comme d’autres que l’on dit de la cour des grands- contre les beautés cathodiques, hertziennes et numériques. Ville et Casar : deux sacrés humanistes qui jouent à attrape-bonheur  au coin d’une rue, devant un café, le long d’une rivière, autour d’un feu. On les collectionne de plus en plus, c’est tant mieux. Sur le mur aussi bien que sur la toile –soyons résolûment modernes- leurs huiles et dessins, leurs acryliques et fusains, sont à leur meilleure place et nous font du bien.