Au couvent des Minimes de Perpignan, au cœur du temple de Visa pour l’image et de la photo qui ne bannit ni le sang, ni la mort, ni la ruine, voici le propos d’un artiste vrai de la photographie –comme aurait dit Jean Dieuzaide qui avait en horreur le raccourci « photo », il s’appelle Pierre Corratgé, il est sur la place depuis déjà de nombreuses années et fait partie de cette génération qui a trouvé un droit de cité sur les cimaises grâce à la galeriste Thérèse Roussel. Corratgé aime l’image mais n’en a jamais fait son métier. Son métier de médecin lui a fait, par définition, rencontrer le corps humain. Et, tout particulièrement, celui de la femme, enfant et adolescente.

L’exposition se donne comme rétrospective et on peut la tenir pour telle contenu de l’étalement de la production et de sa distribution spatiale, plus ou moins thématique, qui révèle que Corratgé est portraitiste, fasciné par l’expression, la nudité, la gestuelle et tout autant par des recherches sur le format (la réduction est, comme l’agrandissement, une manipulation), le noir et blanc, les contrastes, le ténébreux comme la clarté ou l’éblouissement une état de la lumière, des symphonies ou des sonates. Corratgé sait très bien que dans son travail, ils sont de fait trois à l'eouvre  : le modèle, le photographe et cet incontournable partenaire qu’est la lumière, qui ne se laisse jamais saisir sur un simple appel. Corratgé qui a le mérite d’un regard fécondé par une forte culture visuelle intègrant le cinéma, le théâtre et son expression royale la danse, et la peinture. Ainsi, il est des séries de pièces qui sont pour nous des révélations plastiques se rapprochant de tableautins ou de petites gravures. De la culture et de la science, bien sûr. Ce que l'on pourrait prendre pour du minimalisme dans le rendu est tout simplement le bénéfice de l'ascèse qui jette hors ce qui est anecdotique, primesautier et pour tout dire journalistique (gonflé dans les beagiements du jour).

Dans cette rétrospective Corratgé, il y a la démonstration que notre photographe a deux yeux, l’un -celui du désir- qu’il porte sur son modèle et l’autre -celui du respec-t qui fait que lorsqu’il déshabille une nudité féminine, il le fait sans trace de pellicule pornographique, il s'enchante de libèrer le corps de toutes les potentialités de liberté d’expression qu’il y soupçonne. Le modèle chez Corratgé, indispensable et même irrécusable (ce qui peut le porter à une fidélité identitaire exemplaire), est plus qu’un modèle, c’est un acteur, un agent actif, que lui Corratgé, metteur en scène (il faut voir comment il investit sa scène/champ !)  fixe dans une pose illustrative ou une séquence de vues plus signifiantes (maternité). Certes, la plasticité anatomique (faite de lignes et de modelés de chair) retient son observation, mais plus importante est celle, nous semble-t-il, qu’il cherche à atteindre par sa chasse à l’attitude, à l’élan, au bond, à l’écart, à la figure dont il nourrit magistralement son espace de représentation. Le photographe n’apprivoise, ne capture pas seulement un visage, des seins, un abdomen, un dos, des hanches, il se mesure au temps, à la durée, il se plaît à lui ravir, dans le mouvement et les feux d’un spectacle (chorégraphique en l'occurence)  des « instants/images » qu'il nous offre ensuite pour interroger notre oeil et non pour le dévergonder ou le faire chafouin. Toute chorégraphie narre, et le photographe guette dans cette narration des étincelles d’éternité. Dans une complicité poétique avec le fugitif, le fugace, Corratgé compose des écritures qui sont celles de la fuite du temps, de la fugue acrobatique du temps qui passe et se « remarque » sur le(s) corps. Pour vous convaincre ou me blâmert de ce que je tente ici de vous dire, allez au couvent des Minimes, visitez la chapelle, n'en perdez rien des "enluminaires" des cimaises, et filez ensuite au premier étage, l’étage des nus, le bel étage des nues et de l'explosion du langage des arts du corps. Un langage à la fois si enraciné, les pieds tellement sur terre, entre jeux de pubis et jeux de pudeurs et, pourtant,  anti-newtonien, réclamant l’envol, l’illusion angélique, le cadre de l'icône qui est aussi le cadre du diplôme d'excellence.

L’exposition de Pierre Corratgé ne s’épuise pas cependant dans une revue de détail au pas de course. Ou alors c’est parce que l’on ne veut pas voir, entre autre,  que dans les « portraits » (visages amis ou anonymes du people local) les bouches nous regardent plus et mieux que les yeux (ah ! cette sémantique des lèvres, moins menteuses, moins cabotines que les regards !), et que dans les volubilités d’une chevelure, il y a davantage de sensualité que dans une exhibition pubienne, que le charnel appelle du cérémoniel et que la spiritualité -qui ne loge pas dans les bottes des sexualités bousculées- élève. Cette exposition est un grand poème d’humanité qui chante le corps en fête, sans maladresse macho ou perverse, qui est l’éloge de la beauté non pas inscrite le marbre, parfaite et froide, mais dans la chaleur de la vie, dans la gaité de la course vers l’inaccessible étoile : l’équilibre en suspension. La photographie du dr Corratgé nous revigore et nous embellit.

Signé: L'Oeil qui s'attarde.

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