François de Fossa, après une viste à sa soeur à Perpignan et un séjour à Barcelone, rentre par mer à Cadix, Cadiz comme il aime à l'écrire. Cadiz pour y retrouver sa belle Jeannette, Cadiz occupé, témoin et victime de la grande bataille navale de Trafalgar à l'automne 1805. François la décrit comme un reporter d'aujourd'hui. Presque du direct dont bénéficie non seulement toute sa famille de la rue Na Pincarda mais d'autres habitants de la ville par le bouche à oreille, à partir de la maison natale du "chiquet" des Fossa, le "frérot" de Thérèse Fossa, épouse Campagne.   (Nulle correction n'a été apportée à l'original des lettres.)

 "Nous avons joué de bonheur car en pafsant devant Gibraltar° nous nous sommes trouvé tout d'un coup au milieu d'une escadre anglaise de plus de 20 bâtiments, qui nous ont laifsé pafser sans  mot dire, soit qu'ils ne nous aient point vus, soient qu'ils nous aient pris pour quelqu'un des leurs. Nous voilà cependant à Algeciras, c'est-à-dire bien près de Cadiz, puisque nous n'avons qu'à pafser pour y arriver une partie du détroit & environ une douzaine de lieues de côte. Si Cadiz est bloqué comme on nous le disait à Malaga, je m'en vais par terre au Port Ste Marie: je connais le pays (Lettre d'Algeciras 18 juin 1805)

Le 19 octobre l'escadre combinée est sortie de Cadiz "tu en verras le bulletin au revers de la la liste que je t'inclus. Je crois que tu ne seras pas fâchée de le voir." Et sur cette même lettre, François ajoute "On vient de l'interrompre dans le moment pour me donner la fâcheuse nouvelle de la défaite humiliante de l'escadre combinée. J'en ajoute l'extrait au revers de la liste; je croyois bien de la supériorité aux Anglais en fait de manoeuvres; mais je ne m'imaginois pas que les français & les espagnols allafsent présenter le combat à l'ennemi pour se laifser battre à plate couture par des forces inférieures.-Adieu. Voilà la paix plus éloignée que jamais." (Lettre de Cadiz 22 octobre 1805)

     "Tout est perdu, ma chère amie: d'une superbe escadre de 33 beaux vaifseaux il ne nous reste que le souvenir de l'avoir eue. Les Anglais ont forcé, notre ligne; Nelson°° n'étoit pas mort comme on disoit c'est lui au contraire qui a donné toutes les dispositions d'un combat qui nous a couté si cher. On fait actullement courir le bruit qu'il est mort de ses blefsures, mais qu'est-ce que c'est que mourir pour un Amiral, après avoir remporté une victoire qui lui afsure une place immortelle dans les fastes de sa Nation. (Lettre de cadiz du 25 octobre 1805)

    Tout le monde s'accorde à dire que Villeneuve°°° est un traître qui a vendu l'armée combinée, & cela paroit très vraisemblable par plusieurs motifs. D'abord il a fait sortir son escadre par un tems affreux, qui la mettoit sous le vent des Anglais dès le moment de sa sortie.

Ensuite il n'a point fait de manoeuvre pour éviter le combat, ni pour renndre sa position moins désavantageuse: il s'est rendu le premier, et a arboré deux minutes aupparavant le signal de sauve qui peut. La plupart des Capitaines de vaifseaux tant espagnols que français ont bien fait leur devoir, mais que pouvoient-ils faire obligés de  se battre chacun contre deux ou trois vaifseaux ennemis, et quelques uns contre un plus grand nombre? Se faire démâter, se faire couler à fond, ou se faire sauter; et c'est ce qu'a fait le plus grand nombre.


    Le mauvais tems continue encor & nous a été favorable en partie. Plusieurs vaifseaux rendus, et déjà occupés par les Anglais ont été poufsés vers la côte par la e, et ce sont eux à leur tour qui se sont trouvés prisonniers: mais les bâtiments se sont tous perdus, et à peine a-t-on pu sauver les équipages. Plusieurs autres se sont brisés sur les rochers de la côte et se sont perdus corps et biens.
     Tu ne peux pas te faire une idée de la consternation qui est répandue dans Cadiz. On la voit peinte sur tous les visages. Il n'y a presque pas de maison qui n'ait à pleurer la perte d'un époux, d'un père, d'un parent ou d'un ami.
    L'ancien Compte de Rozilli°°°°, qui venoit de France prendre le commandement en chef de l'escadre est arrivé hier dans cette ville. Le coeur lui a saigné de voir les tristes débris que la trahison de Villeneuve ou du moins son impéritie lui laifse à commander. Malheureusement il ne nous reste plus que des regrets, et ces regrets ne nous redonneront pas d'escadre.

     J'avais plusieurs anciennes connoifsances à bord de quelques vaifseaux français: ce sont précisément ceux qui ont coulé bas, ou sauté: ils sont morts en faisant leur devoir.
    Voilà quatre nuits qu'on ne dort plus à Cadiz pour peu qu'on ait le coeur sensible. Quelques uns des vaifseaux échappés du combat, n'ont fait que tirer des coups de canon et arborer des signaux de détrefse sans que le mauvais tems ait permis de les secourir. Peu d'individus des équipages se sont sauvés à la nage: la plupart ont péri.
    Ne parlons plus de ces scènes de désolation, que je voudrois qu'il fut en mon pouvoir d'oublier. Je me trouve malheureux de m'être trouvé assez près du lieu où elles se sont pafsées pour en voir moi-même une partie. Ailleurs on n'en saura que ce qu'en diront les gazettes, et les gazettes n'en porteront sûrement pas les horribles détails.(Lettre de cadiz du 25 octobre 1805)

° Gilbraltar est territoire britannique depuis 1713. La célèbre bataille de Trafalgar où s'affrontent la flotte anglaise et la flotte alliée hispano-française aura lieu moins de cinq mois plus tard. 

°Horatio Nelson (1758-1805). Vice-amiral anglais

°°Pierre Charles Sylvestre de Villeneuve (1763-1806)

°Il s'agit de François Joseph de Rosily-Méros dit le « comte de Rosily » ( 1703-1832).