L'horloge du village indique 0 heure. On frappe à ma porte. Deux fois. Je m'approche et demande qui va là. On me répond "C'est vous, celui que l'on cherche?". J'ouvre la porte et je réponds à deux inconnus: "Non, celui que vous appelez "Vous" habite trois portes à côté, plus haut". Sans présenter une seule plate excuse ni me faire l'aumône d'un remerciement, les deux hommes s'éloignent. L'un des deux boitille, l'autre a les épaules bien carrées. Deux mécaniques silencieuses. Je referme la porte et me dirige vers la cuisine où je me sers une tasse de chocolat encore tout chaud. (C'est l'une de mes habitudes nocturnes.) Peu de temps après, on frappe de nouveau à ma porte. Deux fois. (Comme dans un code). "Ils reviennent" me dis-je. Je me dirige sans tremblement -l'homme honnête ne tremble jamais- vers la porte tout en tenant la tasse de chocolat dans une main. "C'est... toi?" lance une voix que je crois reconnaître? "C'est ...nous!" reprend une deuxième voix, confirmant ma reconnaissance. Sans nervosité ni grincement, j'ouvre la porte et je leur réponds "Oui! C'est... moi!" Les deux visages, jusqu'alors graves,  s'illuminent. L'horloge du village indique 0h 15m. La lune perfectionne son croissant. Avant qu'ils ne prononcent une parole, je leur dis "Je vous attendais...Laissez moi avaler une dernière gorgée de chocolat tant qu'il est encore chaudEnsuite j'enfile un veston et je deviens votre troisième homme". Les deux visages se tournent l'un vers l'autre et se figent dans une expression... d'acquiescement. Ils m'accompagnent jusqu'à la cuisine où je dépose, dans un évier fort encombré en attente de vaisselle matutinale, la tasse de mon dernier chocolat. Je les sens heureux. L'infirme me dit s'appeler Pépin et l'autre bougonne un nom que je ne comprends pas. Quant à moi, je me trouve aussi craintif que curieux... Nous ressortons. L'air est vif et la chaussée délabrée. Je boutonne mon veston et j'avance songeur, entre l'homme qui boitille à ma gauche et l'homme aux épaules bien carrées à ma droite. Un trio parmi d'autres. L'horloge du village indique O h 20. Le bruit de six pas s'évanouit au premier tournant de la rue.

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