Il est des peintres qui volent de cimaise en cimaise comme s'ils voulaient battre le record départemental annuel du nombre d'expositions. Et pour eux, partout ils peuvent accrocher, c'est un petit Louvre. D'autres semblent méconnaître ou avoir perdu le chemin des lieux d'exposition. Heureusement, chez les discrets, le désir de montrer ne s'est gâté ni atrophié et c'est du bonheur que de retrouver André Torreilles à la Maison de la Catalanité dans une présentation d'oeuvres s'étalant des années quatre-vingt au premier semestre 1218. Moins pour illustrer une évolution ou revendiquer une souveraineté, que pour manifester une fois encore le souci irrévocable de qualité à chacun de ses principaux moments créatifs. Souci dans l'écriture graphique la vertu de bon sens qu'exigeaient les études documentaires d'antan. Souci des coloris, pris au vif de la palette et aussitôt transfigurés, rêvés conciliateurs. Souci -permanent- d'une recherche qui s'appuie sur la tradition des manières (on voit vite d'où vient André Torreilles, et où il n'ira pas) moins comme exhibition technique que comme culture. Ce peintre est un lettré. Sa sensibilité, fougueuse et retenue. Il connaît la luminosité des saisons et les picotements de l'âme. Et la force de la poésie, de la puissance évocatrice d'une grenade, d'un coing...d'un chou peut-être, d'un cerveau aussi. Une manière, oui,  ce respect qui a gardé dans l'espace pictural. André Torreilles n'a jamais été féru d'actualité à l'emporte-pièce, il n'a jamais non plus botté en touche. Se rechargeant d'énergie et de sujets (lui parle de modèles et les accroche comme une planche entomologique) dans ses mythologies personnelles, qui se montrent au croisement de la quotidienneté (couleurs, sons et parfums variés de la vie qui va) et l'Histoire de l'art qui (hors de sa cité d' Estagel) est sa véritable terre. Non pas un vrac de l'histoire de l'art, un bric à broc diachronique de références, mais d'une période (pour éviter école: cette notion ne tenant jamais compte de ses marges, de ses cassures, de ses repentirs, de ses abandons). Par exemple: la Renaissance. Comme temps de la fécondité. A André Torreilles, elle offre des valeurs (drapés, quadrillés, méticuleuse composition, savante utilisation des couleurs, intérêt pour l'homme  et pour les humanités. Dans certaines des compositions de la "Maison de la Catalanité" l'allusion y est manifeste par l'inscription de quelques références latines. Ainsi le nom de l'écrivain Sebastiano del Piombo. Ainsi les locutions "Ate Nunc in Orbe", "Et in Arcadia Ego"...  Ce n'est point là , un vernis intellectuel au clinquant archaïque mais un placide signal d'identité, un humble rappel d'enracinement. Notre peintre a déjà un assez long cours et à vu fleurir sa barbe bachemardienne. A chacun sa Champagne et ses jardins! L'imaginaire et le potager. Torreilles vit en Roussillon bien que Paris, Londres et New York un temps lui aient les yeux doux. L'imaginaire et le potager. L'un prétexte de l'autre ou vice-versa: un même effet, la même volupté y circule. Les deux se cultivent, les deux nourrissent. Pas toujours avec les mêmes enthousiasmes ni avec les mêmes satisfactions. Mais l'artiste ne peut se passer de son Arcadie. D'où, le temps morose une fois dissipé, le retour à l'ouvrage. Dans le palimpseste ou/et dans le décoratif, pour relever parmi d'autres, deux aspects de son esthétique.  Décoratif dont la raison d'être n'est pas d'enjoliver le produit mais d'aller vers le regard du visiteur, d'appeler ce regard par un motif formel, par un éclat chromatique. La sensibilité d'André Torreilles n'est pas une sensibilité d'apparat ou monomaniaque. Son objet n'est pas dans l'exhibition et la répétition, mais dans l'intimité, le recueillement pour se relancer, pour explorer et convoler en de nouvelles noces sans étoffes agressives. Dans son travail rien n'est brutal, rien ne heurte, ce qui ne signifie pas qu'il n'y ait pas de tension ou de "débat", entre forces -celles d'hier comme d'aujourd'hui: Éros et Thanatos. Le tableau ( ceux qu'il a exposé à la Maison de La Catalanité sont assez modestes) est l'arène de ce "débat" à touches plus ou moins mouchetées, qui peuvent virer en taches plus colériques. Ce n'est pas parce que le travail (rigoureux dans son rendu des modèles), sans être réaliste ou naturaliste) tourne autour d'une grenade, d'un coing, d'un choux, d'une pelote de laine, d'un nid d'oiseau, ou d'un ballon à jouer qu'il n'y a pas de houle, de tempête en mer.  Il y a du plein, et du creux. Du dehors et du dedans. Du dur et du souple. André Torreilles joint à son talent d'écriture et de composition une rare compétence poétique. Et il ne me paraît pas exagéré d'avancer que dans sa grenade entrouverte, il y a  quelque attrait de la femme selon Egon Schiele pour faire actualité, sinon de l'origine du monde du sieur Courbet pour forcer le trait. Tout comme  ses translations formelles- l'expression est nôtre-  qui vont de la feuille au coquillage marin ou au crâne humain sont comme des fractales magiques qui désignent le temps qui passe. L'accès à un symbolisme par la métaphore (figure et mécanisme) qui boude la trivialité du premier degré et anesthésie la fade anecdote en la recouvrant d'une once d'humour... Du végétal, du minéral, du textile. De l'esprit de sérieux. Une sorte de badinage parfois. Toujours frontalement à la feuille, au support. Portrait, autoportrait, nature morte, scène de groupe "pack " de rugbymen (étreinte ou simple choc?)... Et tant d'attention à son métier (manuel, digital -il y insiste) pour approcher suivant un fil d'Ariane (que l'on nommera par fidélité à un spectre méditerranéen Pénélope), sa vérité ou sa beauté. Certaine philosophie dirait que l'une est l'autre. Celle qui vient du corps (anatomie musclée), et peut passer par le sport. Celle qui vient des papiers (archive, manuscrit, autographe ou copie, langues) avec un effet palimpseste qui rappelle qu'un tableau est un jeu de recouvrement, que l'image que l'on donne à voir n'est pas tombée du ciel (même s'il semble  qu'André Torreilles ait un (Michel) Ange dans la tête), qu'elle a des antécédents, que l'on est toujours  à la suite. Conquérant ou pas. Pour l'Héritier, de biens et de pertes, ce n'est pas comme avant; ça n'est jamais comme avant! D'où le chez soi vu comme charmille de nostalgie et le train-train mélancolique de l'heure qui s'absente. Ni l'Agly, ni la Seine, ni l'Hudson n'y peuvent rien. Une seule posture, toute individuelle,  résister par l'art. Il y a un tableau, discret et très fort qui représente un joueur de ballon dessiné de dos qui feint de  frapper (corner ou coup-franc) un crâne humain posé au sol.   Cette exposition de la "Maison de la Catalanité" pourra paraître trop elliptique eu égard à l'expression riche et diversifiée du peintre d'Estagel sur une cinquantaine d'années, du fait d'un nombre assez restreint de pièces accrochées aux murs. Mais cette exposition n'affichait ni une prétention à l'anthologique ni à la rétrospective. Voyons-y des échantillons (au sens anthropologique américain de "patterns") datés, variés  et balisant un parcours, une passion de créer. Un certain nombre de ces pièces qui, par ailleurs, interrogent la subtile cloison sémantique et plastique entre le même et de l'autre (format,thème, écriture) sont présentées en diptyques et en polyptiques -comme des "offrandes" aux visiteurs. Les autres pièces sont seules - si tant est que l'on puisse parler de la solitude d'une image,  cette image représenterait-elle un personne sans figure. Comme pour compenser ce qui pourrait paraître comme un déficit d'oeuvres, le peintre  tel un biffin a déballé sa malle. Il a dévalisé son atelier, armoires, tiroirs et coins pour déposer sous nos yeux et montrer sous deux grandes vitrines ce qui l'accompagne dans son travail, le caractérise, le complète: matières, outils, ébauches... Une archéologie d'atelier semi-ordonnée où l'on peut se distraire à séparer dans ces divers petits bouts de choses, la relique du fétiche.

 Exposition "Tant d'ombres conjuguées"-André Torreilles. Maison de la Catalanité, Place J.-S. Pons. Perpigan. 66 000.Jusqu'au 23 novembre 2018.