De l'Amour fosséen
Dans l'abondante correspondance de François de Fossa (1775-1849), il serait possible, l'homme étant autant de flamme que de plume, de réunir quelque "De l'amour" qui bien évidemment ne ferait pas rougir Stendhal et ses amoureux mais qui, nous en sommes certains, pourrait titiller au miel quelques coeurs en attente qu'une aile sentimentale caresse leurs deux joues. Une seule ne pouvant gagner à la passion! Allez feu! Tentons un "De l'amour" selon François de Fossa, une vieille connaissance, militaire mais sans condamnation aucune à la vieille baderne et musicien, pas plus connu sous la France hollandaise que sous la France sarkozienne et toutes les icelles précédentes.
Proposé par le Veilleur de Carottes:
La lettre que nous vous donnons à goûter -et plus si affinités- est une lettre d'hiver adressé du nouveau-monde, l'Amérique et précisément de Mexico le 26 janvier 1801 pour parvenir (et elle y parvint puisqu'elle a été entre nos mains) à sa destinataire, la propre soeur de l'épistolier, à savoir Thérèse de Fossa, non encore mariée à Joseph Campagne et qui n'avait peut-être pas encore rompu (pas le temps de consulter mes fiches, la roue tourne!) avec son Lacroix, écrit à la va vite comme je te pousse La+. Bonne lecture, papillons et libellules de mon jardin d'été.
"Mon cœur en proie aux plus terribles angoisses cherche en vain, ma chère amie, des termes pour te témoigner le chagrin qui le dévore. Dans toute l’année passée je n’ai reçu que deux lettres de toi, l’une le 27 janvier en datte du 26 août 99. Et l’autre le 10 mai. En datte du 28 novembre de la même année : c’est-à-dire qu’un espace de quatorze mois s’est écoulé depuis la datte de ta dernière. Ah ! ma chere, mon unique amie, si j’avois prévu que je devois rester si longtemps sans recevoir des nouvelles de ce que j’ai de plus cher au monde, jamais je n’aurois pu me décider à mettre entre nous un si grand intervalle. D’autant plus que le chagrin d’être séparé de toi est la seule chose que j’ai avancé en venant m’exiler dans ce coquin de pays, si prôné de tous ceux qui ne jugent les choses que superficiellement. J’espère que tu auras reçu mes numéros 22 et suivantes dans lesquelles je te parle longuement de tout ce qui m’est arrivé au départ d’Azanza : la seule chose que je te répéterai de leur contenu c’est qu’il faut absolument que tu écrives à Azanza qui est sans doute à Madrid dans ce moment-ci en même tems qu’à Laborde qui est je ne sais où (mais tu peux toujours lui adresser tes lettres à Valence où est sa famille) et que tu les conjures avec toutes instances de la vivacité française de me procurer au plus vite les moyens de retourner en Espagne, de quelque façon que ce soit. Je sens que je ne puis plus vivre sans me rapprocher de toi, et si mon séjour dans ce pays dure encore quelque tems, je crains de me livrer au désespoir qui me ron ge et de faire quelque folie. Il faut en outre, pour que nous recevions quelques lettres de plus tout le tems que nous sommes condamnés à vivre encor séparés l’un de l’autre, que tu prennes la peine de doubler toutes tes lettres : c’est-à-dire, que tu gardes une copie de celles que tu m’écris ce mois-ci, par exemple pour me l’envoyer conjointement avec celle que tu m’écriras le mois prochain ; tu garderas aussi copie de celle-ci pour la joindre à celle du mois d’après, et ainsi du reste, j’en ferai de mon coté tout autant, et je commencerai dès le mois prochain. Si je pouvois croire que ton amour envers moi se fut quelque peu refroidi, soit par tes liaisons avec La+, soit par l’absence, je crois que j’en deviendrois fou et que je serois en état de me brûler la cervelle ; mais je n’ai garde de penser aussi désavantageusement sur ton compte : je juge ton cœur d’après le mien, et le croiras-tu ? toutes les femmes que j’ai cajolées dans les divers pays que j’ai parcouru, loin de me faire oublier une sœur que j’adore, n’ont servi qu’à graver plus profondément dans mon cœur ton ilmage. Il y a si loin de leur esprit au tien, de ta vertu à leur hypocrisie, de ton jugement rassis à leurs préjugés ridicules, que lors même que je croyois les aimer, je les méprisois souverainement dans le fond de mon cœur, et tu sais bien que lorsque l’amour n’est pas fondé sur l’estime, il n’a qu’un pas à faire pour arriver à l’indifférence. Le bandeazu tombe et l’objet qu’on adoroit n’inspire plus que le mépris et l’oubli. La seule femme que j’ai trouvé un peu ressemblante à toi par ses manières, ses sentiments et son éducation c’est l’aimable irlandaise de laquelle je t’ai parlé plus d’une fois. C’est ici le lieu de répondre à un article de ta dernière où tu me demandes si je lui suis encore fidèle ;comme doutant qu’on puisse l’être à mon âge et avec ma vivacité. Je te dirai d’abord que je ne suis plus comme autrefois ce jeune homme fougueux, que tu voyais courir de belle en belle, détruisant le lendemain les autels qu’il avoit érigés la veille, sans frein pour les plaisirs et ne connoissant jamais d’obstacle lorsqu’il s’agissoit d’une bonne fortune. C’est à peu près le portrait qu’on a fait de moi à Barcelone, Madrid, Cadiz et surtout à mexico, dans les premiers mois de mon arrivée. J’a possédé, il est vrai, l’art de mener de front plusieurs femmes : j’ai trompé les plus rusées espagnoles, moins aisées à duper que nos françaises, parceque comme elles commencent avec le sein de leur mère à faire l’amour, elles acquièrent de bonne heure une certaine expérience qui les met à l’abri de nos pièges séducteurs : en un mot j’ai été libertin, mais je ne le suis plus. Le tems, l’âge, mes malheurs et le flambeau de la raison aidée de la reflexion qui a commencé à luire dans mon ame, ont opéré une révolution dans mon caractère : tous ceux qui m’avoient vu fougueux et pétillant ne savent à quoi attribuer une transformation aussi soudaine : leur esprit se refuse à en croire le témoignage de leurs yeux : ils ne me reconnoissent plus : je ne me reconnois plus moi-même.
En voilà pour le premier point, venons en actuellement au second. Lorsqu’on est rempli pour un objet qui en vaut la peine d’un amour fondé sur l’estime et la vertu, on est presque forcé d’être fidelle, surtout dans les pays qui sont sous la domination espagnole, parceque la différence des mœurs et de l’éducation font qu’il est assez rare de trouver un objet qui puisse aisément faire oublier le premier. Le tempérament, les avances d’une jolie femme, ou toute autre cause de cette nature produisent bon nombre d’infidélités passagères ; mais l’amour pour l’objet primitif n’en souffre pas : il n’en devient au contraire que plus raffiné et se dédommage avec usure d’un oubli de quelques heures. C’est-à(peu près ce qui m’est arrivé avec mon aimable irlandaise. Lors-même que je me faisois presqu’un devoir d’être inconstant, si j’essayois de secouer mes chaines, les nœuds que je formois dans l’espèce de liberté de laquelle le croyois jouir se rompoient d’eux-mêmes pour la possession : le mépris la suivoit bien tôt : L’amour vertueux triomphoit auisément de la volupté assouvie, et me ramenoit malgré moi dans mes premières chaînes. Si j’étois forcé d’être constant dans le comble du libertinage, tu en jugeras précisément que je le suis à mieux mieux depuis qu’il ne me reste plus de mon ancienne pétulance que quelques boutades qui ressemblent assez aux lueurs faibles d’une bougie qui s’éteient : en outre, un homme qui partage tous les instants de sa journée entre les mathématiques, le dessin, la lecture, la musique et quelques moments d’une promenade solitaire ; un homme, dis-je, qui par une haine fondée pour la société est venu se retirer parmi des moines pour se livrer uniquement à ses occupations dans une solitude qui lui est chère, n’a guères ni l’envie ni le tems de faire de nouvelles connoissances. Tu en conclus tout de suite que j’en suis avec mon irlandaisde aux mêmes termes que par cidevant, c’est ce ce qui te trompe très fort : il y a à peu près cinq mois que j’ai pris con gé d’elle pour toujours, et ce procédé, que je compte que tu approuveras après m’avoir entendu, est le fruit de mes reflexions. Depuis que la gravité espagnole a adouci en moi la vivacité française, j’ai réfléchi que si je continuois comme du tems d’Azanza à berner mon irlandaise de l’espoir chimérique d’une fortune sur laquelle je ne compte plus, je ne ferois que lui faire perdre son temps et lui ôterois peut-être l’occasion d’un mariage avantageux, après avoir un peu scrupulisé sur la matière, combattu par l’amour et les maximes de l’honnête homme, ce dernier sentiment eut enfin le dessus ; et je me déterminai à lui mettre dans tout son jour les obstacles que mon peu de fortune apportoient à notre himen, et la laissant maitresse de disposer de son cœur, je lui disois un éternel adieu, en la rassurant de mon mieux sur les soupçons d’indifférence qu’elle pourroit croire avoir donné lieu à ma conduite. Moyennant tout cela j’ai pris le ferme parti de ne plus lui écrire, pour la mettre à même de m’oublier plus aisément ; et ce lui sera je crois un peu difficile, à en juger du moins par le feu du sentiment qui règne dans ses lettres. Si jamais je changeois de fortune et qu’elle fut encore à marier, je serois bien charmé qu’elle voulut accepter une main que je lui offrirois avec transport. Je lui pardonnerois même aisément les petites infidélités qu’elle eut pu le faire en mon absence ; quoique les homme soient en générak si difficiles ladessus, et je ne songerois qu’au plaisir de m’unir à une femme, qui est bien la seule qui ait su m’inspirer à la fois l’amour, le respect et l’estime.+ » (…)
Il y aura peut-être une suite si vous êtes sages et vous me promettez de ne pas amener votre ordinateur ou sa tablette de compensation sous un banal parsol de plage que le vent emporte ou emportera.
Le Veilleur de Carottes.
+ Étant profondément antirévisionniste, je ne me suis autorisé ne pas apporter la moindre correction à la langue française qui passait le pont du XVIII au XIX°, celle de notre auteur qui la possédait comme il la possédait -un point c'est tout. Je ne me suis pas obligé non plus à observer les codes de la route orthographique et syntaxique qui conduisent le bon correcteur à la plus incontestable des notoriétés mais, comme disait la grand-mère de Lulu, alors c'est trop tard. Je n'implore aucun pardon et ne présente aucune demande d'excuses, et je ne couvrirait en aucune manière si vous imposiez à l'un de vos gafets de parfaire le texte de Fossa et le mien en conséquence comme pensum de vacances ce qui de votre part révélerait une cruauté épouvantable, il fait tellement chaud. Hugh!