RACONTER "68"
Qui, le mieux, saura raconter « 68 » (on dit « 68 » comme l’on dit « 14-18 » : preuve que c’était une guéguerre) ? Celui/ celle qui n’est pas encore né(e) ? Celui qu’habillait fashion Pampers ? Celui qui - 40 ans après- bafouille et appuie sur la sonnette de M Al. Zheimer pour tout oublier. A quoi bon le passé ! Celui qui croyait au pavé et celui qu’il n’y croyait pas ? Celui que ne jurait que par la rue ? Ou celui qui s’en remettait à son divan du « meurtre du père » ?
Celui qui n’était pas venu au défilé pour se faire engueuler, à cause de ses moustaches mal taillées ? Ou celui qui, déjà lourd de pancartes, gueulait… et une, et deux, et trois… et tant pis pour les couacs… et un et deux et trois. Celui qui trépignait, et les pieds furibards, « pignait » ? Ou celui qui, les jambes à son coup, lâchait les baskets de la manif, traversait les rideaux de fumées et de fusées pour respirer le bon air sans lacrymogène. Qui ? Dites-moi ? La main qui dépave? ou la main qui matraque?
Le chevelu en long et en large émoustillé par les mini-jupes ou le corsage craquant aux seins insurgés de ses voisines de banc ? Ou la barbe déjà chenue par les ruts de théorie d’un quartet d’auto-chefs ? Celui qui fumait contre Das Kapital ? Ou celui qui enfumait l’autre cherchant, sa piste d’évasion? Le toujours tenant du peace and love ? Ou l’ex-accroc au marron, et à la castagne…Qui, le mieux, peut me raconter « 68 » (« 68 » ce n’est ni « 67 » ni « 69 ») ? Celui qui préférait le concert des slogans ? Ou celui qui dansait avec les sirènes ?
Celui qui pensait ne devoir jamais vieillir ? Ou celui qui, plus tôt, que d’autres a mis de l’eau dans son vin et de la désillusion dans ses phares avant ? Celui qui a ramolli les pavés, au point d’en faire des pâtisseries, qui le mènent jusqu’à l’embonpoint cathodique ? Ou celui, aphasique par brevet d’excellence en opportunisme, qui ne retrouve le mot ou le mulot qu’après son adieu aux lambris du Pouvoir et qui, maintenant (ah ! le magicien !) parade et pétarade de livre en film avec sa petite fiole de vérité historique, une vérité noyée dans un puits comme une portée inattendue de chiots…Dites-moi ? Qui ? L’acteur ?ou le spectateur ?
Qui, le mieux, saura raconter « 68 » (on dit « 68 » comme l’on disait « 33 », ne tousse pas, chérie !) ? Celui/Celle qui appelait à la barricade ? Celui qui la fagotait ? Celui qui la défendait ? Ou celui qui la démolissait comme vautour, avec bec et ongles. Qui ? Celui qui ordonna la charge ? Celui qui chargea ? Ou celui qui fut chargé ? Qui ? Celui qui brisait ou embrasait? Ou celui qui comptait et balayait, débris et cendres? Qui celui qui baisait les cils du futur ? Ou celui qui n’en verra jamais que le postérieur ? Qui, celui qui recherche l’ivresse ? Ou celui qui, au réveil, s’est retrouvé avec une triste gueule de bois ?
(Rapporté par Chenille sans tenue de Bal dans son petit livre décoloré "Mai 68, le plus mal aimé des mois")