L’HIVER A COLLIOURE DU CONDOTTIERE
L'écrivain et critique André Suarès (1868-1948) et sa femme Betty séjournent à Collioure du mois de novembre 1929 à fin du mois d' avril 1930. Le couple habite une maison dans le haut de la rue Belvédère, dans le quartier du Miradou. C’est un ami, l’écrivain belge t’Svertesens (1885-1974), vieil habitué du lieu qui leur a procurée aux. Cette maison donne sur celle du peintre Henri Marre. Leur séjour colliourencq, dans ce port sur le quel les premiers fauves posèrent leur main dès 1905, est assez bien connu grâce à une étude que René Puig, (1891-1968) médecin, homme de lettres et érudit consacra à l'écrivain de Marseille, surnomme le Condottiere, André Suarès. Et d'autre part la correspondance existant entre ce dernier et Louis Jou, le grand typographe et graveur d’origine barcelonaise installé aux Baux de Provence.
René Puig nous apprend que cet hiver 1929/1930 est gâté par une météo que l’écrivain qualifie sous sa plume de « massacrante ». Suarès écrira à son ami Louis Jou, qu'il avait familièrement surnommé Tipy Dabo (jeu de mots sur Tibidabo de la capitale catalane):
« Ici, le plus horrible temps qu’on ait vu de mémoire d’homme : deux mois de pluie et de vent sans arrêt" ( lettre datée du 20 mars 1930).
Tout cela n’incite guère aux sorties et aux promenades vers la plage Saint-Vincent ou le port d'Avall.
Bref, le couple Surarès s’ennuie et maugrée dans le petit port catalan chanté si délicieusement par Louis Codet, que chouchoutait Albert Bausil mais où Charles Trénet -et pour cause- n'avait pas encore placé sa "Jolie sardane".
Mais Dame Météo n'était pas la seule en cause dans l'inimitié qui se tissa entre Suarès et Collioure. A preuve! Le logement? Il le trouve tout bonnement « inhabitable » ? La mer? Il ne la supporte pas « un bruit affreux au pied de la maison ». et peste contre elle. Comble du dramatique et summum de la grogne: pas une seule cheminée « ne tirait ». Bref, rien ne trouve grâce aux yeux du bel esprit Marseillais. Il se trouve presque l’enfer. Exagération, sans doute, puisqu'il il travaille, écrit, corrige, peaufine. Il y brûle oui mais de mots. Il achève son livre « Marsilho » (Marseille dans la langue de Mistral)
Louis Jou se déplace jusqu'à lui, lui fait deux courtes visites -qu'il faut situer avant le 9 janvier 1930. Lors de la première visite Trémois, l' éditeur marseillais, l’accompagne. C'est à Collioure que les trois hommes auscultant les cieux financiers décident de faire « Marsilho » en... tirage limité. Jou reviendra une seconde fois au port, cette fois-ci en compagnie de son épouse. Le calme après la tempête? L'hirondelle du printemps? Cette visite va être marquée par une mémorable mésaventure ...gastronomique. Une lettre de Louis Jou à Betty Suarès en témoigne : "On voulait de la langouste à tout prix, et on a eu du navet. »
Cette période du va-et-vient à Collioure est aussi celle durant laquelle Louis Jou met la dernière main à 70 planches (à la pointe sèche) et à 58 gravures, lettrines et culs de lampe- sur bois que le maître des Baux de Provence réalise pour « Le voyage du condottiere » d'André Suarès..
«Le travail de « Marsilho » est achevé, c'est le 17 février 1930: « 103 jour de mon exil » -indique-t-il en haut de la lettre. "Marsilho" paraît l’année suivante. Ce sera un retentissant échec commercial dont ne se remet rapas le courageux éditeur Trémois, alors déjà bien fragilisé. Faut-il en incriminer les mauvais jours de Collioure? Certainement pas et il ne faut pas exagérer l'infuence pernicieuse des climats sur la santé éditoriale. Oui, Le Condottiere râla mais travailla.
Pendant son séjour non loin du Campanar, édicule phallique que le tourisme émergeant commençait à mettre au centre des ses cartes postales, Suarès rédigera également une assez longue préface pour la « Naissance de la musique ». Elle sera terminée le 25 mars. Le couple ne se prolongera plus longtemps et, vers la fin du mois d’avril, 1930, s’en va au-delà des Pyrénées. Comme une délivrance, de l'hiver et du navet.
Gérard PASLEMOI, ami de Collioure, malgré tout