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Met Barran
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6 septembre 2012

Cloîtré

Il s'était retrouvé dans une ville immense, étrangère, lointaine avec une position des plus élevées, fenêtre grande ouverte dans le ventre du ciel. Ciel d'un bleu  étale que seul dérangeaient les allées et venues d'étranges êtres volants, mi machines-mi hommes. Il n'était pas rassuré. Il ne savait pas encore qu'il lui faudrait vivre comme ça, cloîtré dans ce gratte-ciel. S'en échapper, pourquoi? Il était consentant et il avait fait voeu de ne pas quitter "ce qui lui tiendrait lieu désormais de prison". Où était-il donc? A Hong-Kong, Mexico-City, Berlin les deux points cardinaux ou à Sainte Colombe de la Commanderie? Au lecteur d'en décider. La ville était immense, et son gratte-ciel le plus haut et le plus beau, disaient tous ceux qui revenaient de leur voyage des noces sur la Lune, ou Mars. Des couples parfois malmenés, où on ne comptait plus qu'une seule personne, ou qui en comptait trois, parfois quatre.

 Le manège de ces êtres volants, de plus en plus nombreux, et de plus en plus étranges, l'intriguait, l'inquiétait. Il n'était pas rassuré. Il ne décollait pas son nez de la vitre, les yeux plantés dans le ventre du ciel -qu'il s'éclaire avec le jour naissant, qu'il s'obscurcisse avec la nuit naissante. Un jour à midi (ou peut-être une nuit à minuit), on frappa à sa vitre. Le toc-toc (bien différent du toc- toc sur du bois ou du toc-toc sur du métal) venait de l'extérieur. S'arrachant à la vitre, l'homme du gratte-ciel reconnut un de ces êtres volants étranges, "mais chez celui-ci la part d'homme l'emportait largement sur sa part de machine, un tout petit moteur d'arrosage". Il comprit qu'il était venu pour négocier quelque chose et entrouvrant la fenêtre le fit entrer dans l'appartement. Est-ce un effet de la chaleur ambiante le petit moteur d'arrosage se mit à tourner et à broyer tout ce qu'il trouvait devant et autour de lui. Le presque homme finit par faire taire la petite machine.

Une négociation -porte close et volets fermés- s'ensuivit entre l'homme du gratte-ciel et l'être étrange volant venu du dehors. Pour jouir de sa tranquillité, l'homme du gratte-ciel devrait durant toute la journée (sa part diurne comme sa part nocturne) monter et descendre l'ascenseur du gratte-ciel, le plus haut et le plus beau, avec arrêt à chaque étage, et l'obligation de rester constamment sur le qui vive pour pouvoir dénombrer et dire à n'importe quel contrôle (il y en aurait 71 dans la descente et 167 dans la montée) qui est descendu, qui est monté, qui n'a pas bougé, qui a hésité, qui s'est ravisé. Il  lui fallait identifier la société du gratte-ciel en ascenseur. L'étourdi, le maniaque, le grossier, le courtois, tous les types: celui qui, celui que, et puis tous les autres, avec chacune et chacun sa plus singulière des singularités. D'abord ébahi,  n'étant ni policier, ni douanier, ni statisticien, l'homme du gratte-ciel, tourna définitivement le dos à la large baie vitrée qui lui tenait lieu de fenêtre, et se métamorphosa en psychologue du comportement. En cage, pour ne rien omettre des fruits de la négociation. 

Cela l'occupait beaucoup. Il ne se plaignait pas. Les êtres étranges volant ne...volaient plus. L'ascenseur fonctionnait à merveille. Le petit moteur d'arrosage avait pris sa retraite. Il était rassuré. Il montait, descendait, s'arrêtait, remontait, redescendait, s'arrêtait à nouveau, etc...Cloîtré dans le gratte-ciel, sans doute, mais cloîtré en mouvement. Liftier, comme son arrière-grand père de Saint-Just le Martel.

Gratien Staple.

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